samedi 3 juin 2017

Bricabrac - Couleurs primaires ... et sentiments

Paco Tille et Apis

J’ai été amoureuse de Paco depuis l’école primaire. Quand il jouait avec ses copains dans la cour de récréation, je ne regardais que lui, qui soulevait dans sa course le sable doré. Quand la cloche sonnait, il me rejoignait à l’ombre des marronniers, où le soleil plantait ses banderilles à travers le feuillage, et me donnait un baiser furtif. Puis, avant que nous courions nous mettre en rangs, il prenait entre ses doigts mes nattes noires nouées d’un ruban rouge, comme les cornes d’un taureau, et s’amusait à s’en faire des moustaches. Parce qu’il voulait grandir vite et m’épouser. J’en suis sûre.

Les années passèrent. Je devins son aficionada. Je l’accompagnais le dimanche, quand il allait courir des capeas sur les places des villages. Les maisons fermaient leurs volets rouges, on disposait des charrettes pour faire une talanquère, une cour de ferme servait de toril. Lorsque les fauves sortaient, leurs naseaux fumaient d’essaims d’abeilles, et sous leurs sabots s’envolait une poussière ocre. Il avait adopté pour toréer le nom de Paco Tille, mais son amour pour moi était trempé comme l’acier bleu d’une épée. Je l’aurais juré.

Le jour arriva enfin où Paco prit l’alternative, aux arènes d’Aix-en-Bretagne. C’est moi qui nouai la cravate de soie rouge de son habit de lumières, sur sa chemise blanche à jabot. Qu’il était beau, avec sa veste et son gilet bleus brodés, sa culotte jaune moulante aux cordons tressés, et ses bas roses. Quand il fut prêt, sa toque en astrakan crânement posée sur son petit chignon postiche, il tint à se rendre à la chapelle. J’eus un mauvais pressentiment. Juste la peur qu’il s’abîmât en prières.

Lorsqu’à cinq heures de l’après-midi, sous la faïence azulejo du ciel que rayaient les éclats des cuivres de la banda, Paco pénétra dans l’arène au centre de sa cuadrilla, je lui lançai l’œillet rouge que j’avais mis dans mes cheveux, et qui s’abattit à ses pieds, sur le sable chauffé à blanc, comme un bouvreuil en sang. Puis à la fin du paseo, le paso doble s’arrêta, et l’on n’entendit plus que le vent qui ratissait la piste. Mais au moment où l’on fit entrer Apis, le premier taureau, je ne pus m’empêcher, pour encourager mon amoureux, de crier que j’épouserais le vainqueur du combat. Mais qu’est-ce qui m’a pris ?

Et comment pourrais-je jamais oublier Paco, qu’on emportait à l’infirmerie sur une civière, vidé de toutes ses couleurs ? Apis m’emmena le soir même dans sa ganadería. Je ne nie pas sa bravoure, ni son tempérament de fuego. Une autre que moi fondrait quand il me regarde amoureusement de ses yeux placides, mâchant de l’avoine jaunâtre et de la crételle des prés, mais qu’y puis-je si, dès qu’il s’approche, son haleine de flouve odorante m’écœure. Il a beau m’encoquelicoter de cadeaux et m’embleuetter d’attentions touchantes, je n’en peux plus de ces prairies barbouillées d’un mélange de bleu et de jaune qu’on appelle le vert. Une fois couché le soleil, ni rouge, ni jaune, d’une étrange couleur entre les deux, la noctuelle des moissons porte l’estocade à mon sommeil, la rouille brune m’étreint, et l’ennui m’envahit comme du séneçon. Est-ce ma faute, si ce n’est pas très olé olé ?

14 commentaires:

  1. une très belle interprétation, il y a du Picasso dans l'air....

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    1. Rien que ça ! à cause du minotaure, peut-être

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  2. Comme c'est curieux, je suis justement en train d'écrire un billet sur la corrida !
    Séville, Barcelone, Tolède, Linarès
    Que le chemin fut long Manuel Bénitez
    Avant qu'on ne t'appelle "El Cordobès"...

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    1. Je fus abonné autrefois à la revue "El ruedo"
      Quoi de plus "naturelle" que la muleta d'El Viti

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  3. en te lisant, malgré l'humour de ton texte, j'ai repensé à "La Vénus d'Ille" de Prosper Mérimée

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    1. Voilà une association qui m'intrigue. Je file à la médiathèque

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  4. C'est fouillé, c'est propre, c'est beau; j'aime beaucoup l'ambiance, les couleurs, les descriptions, les comparaisons, même si le jeu de mot de la fin distrait un peu l'histoire mais ce n'est que mon avis.

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  5. Ah la vache ! Quel récit ! Drapé dans ta muleta et ton habit de lumière, tu me fais voir les mille soleils d’Andalousie.
    On te suit jusque dans le sable chaud de l’arène, dans les torils, dans les gradins, et ta cape tournoie comme un éclair rouge au son des clameurs de la foule. Je me sens l’âme d’une aficionada qui se pâme d’aise...
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. J'avais pensé à toi, Célestine, pour le rôle de l'héroïne dans l'adaptation cinématographique, car tes yeux sont d'une couleur primaire

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  6. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir chanté" "Toréador prends garde" !

    Le fantastique des arène me désarçonne quelque peu, mais bon, la vierge et le taureau, on a connu ça aussi du côté de Zeus si je me souviens bien !

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  7. Io, io, et si je puis me permettre avec immodestie :

    http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/io-ou-l-homme-que-j-aime-est-un-nuage

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