jeudi 13 avril 2017

Arpenteur d'Etoiles - Marie Laurencin

Marie Laurencin est une artiste peintre mais aussi poète (vers libres), épistolière et fantaisiste. Fauvisme, cubisme, muse d’Apollinaire … Ses aquarelles aux fleurs superbes et ses mots sont aussi parfumés …

La fragrance des mots ...
et le parfum des fleurs

J’étais en ce temps-là passionné d’écriture et même dans les songes je composais des vers, cherchant des mots savants de pure littérature, pour que brille mon nom au front de l’univers. J’étais donc endormi dans cette éternité et me sentis porté par les ailes des anges, vers ce monde ténu où l’on marche à la frange impalpable, des rêves et des réalités.

Un vieillard me reçut dans une échoppe sombre toute entière remplie de meubles à tiroirs, que j’imaginais cachés dans leur pénombre des trésors inouïs aux secrets les plus noirs.

- Que fais-tu jeune ami dans ce monde des âmes
Errantes. As-tu fui l’apparente sagesse
D’un sommeil trompeur ou la peau d’une femme ?
- Je ne crains pas la nuit, encore moins mes maîtresses
Et ne sais, à dire vrai, ce que je fais ici.
- Ecris-tu ?
- Oui.
- Et tu veux être le plus grand
Parmi tous les poètes, désirant sans répit
Trouver la phrase juste et le mot élégant ?
- Oui
- Alors tu es là pour comprendre.
- Quoi donc !
- Ce qu’est vraiment ton art. Ouvre un de ces tiroirs.
- Lequel ?
- N’importe, ouvre et dis tes sensations
- Tu n’es qu’un pauvre fou, car ici tout est noir.
Dans cette obscurité impossible de lire !
- Qui parle de lecture. Ouvre et puis … respire !

Je tirais au hasard et perçus aussitôt au cœur des palmeraies, le parfum des métisses où se mêlent au benjoin vanille et abricot. L’odeur chaude des foins, des saveurs de réglisse, le safran qui éclate dans les souks du Caire, un fond de thé brûlant d’où la menthe s’exhale, quelques traces d’anis dans les rues de Cythère, et les pins parasol, et le chant des cigales.

- Qu’est-ce donc que ce prodige, cette magie ?
- Pas de magie, mon jeune ami, juste la vie
Mais ouvre celui-là, et puis cet autre encore.

J’ouvrais donc à nouveau et reçus au visage, l’odeur de vieille cire et celle de la craie, l’odeur un peu amère de l’encre du jeune âge et l’odeur de lessive des blouses étrennées. Puis arriva encore, le café qui brûlait dans une épicerie derrière le grand préau, et de plus loin peut-être la douce odeur du lait qu’on nous servait dehors, quand le temps était beau.

Un air parfumé caresse à peine la houle immobile des blés. La vie murmure la paresse et s’écoulent les heures chaudes de l’été. Les aquarelles et les fleurs de Marie me sautent au visage. Je rêve. La muse d’Apollinaire s’approche de moi. Un baiser doux et sensuel et elle s’efface dans un sourire.

- Alors mon jeune ami, as-tu enfin compris ?
Chacun de ces tiroirs se rapporte à un mot
Et contient les odeurs auxquelles il donne vie.
Ton talent d’écrivain est de savoir transcrire
L’âme de chacun d’eux, faire vivre leurs parfums.
Si tu sais faire cela tu sais vraiment écrire.
Mais sache cependant que ce lieu n’est pas loin.
Il est en toi.
- En moi. Comment puis-je te croire ?
- Ouvre tout doucement ce dernier tiroir

J’obéis et les larmes me vinrent aux paupières. De la poudre de riz, et puis Soir de Paris. Du fond de ma mémoire, le parfum de ma mère lui redonnait la vie.

Lorsque je m’éveillais le soleil était haut. Ma table de travail était jonchée de feuilles couvertes de poèmes et de suites de mots. Encore ensommeillé j’allais jusqu’au fauteuil et pensais à ce rêve que je venais de faire. Plutôt que de chercher des termes alambiqués pour prouver aux lecteurs combien j’étais habile, j’allais au fond de moi vers la simplicité, trouver à chaque mot sa fragrance subtile.

Alors sans plus attendre je déchirais les pages écrites avec emphase au fil des derniers jours. Une feuille nouvelle, immaculé velours, me servirait de quai pour un nouveau voyage.

Marie Laurencin 1912

5 commentaires:

  1. Il y a un nom je crois pour cette maladie, en laquelle les sots ne voient qu’une manie venue d’Alexandrie, mais bénigne après tout, pourvu de prendre garde à ne pas tomber fou.

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  2. stouf
    Franchement l' Arpentos... tu te fais de plus en plus bel artiste, un véritable vagabond des tiroires des mots, des songes, que sais-je.
    "Je rêve. La muse d’Apollinaire s’approche de moi. Un baiser doux et sensuel et elle s’efface dans un sourire."
    Ouah... je me retrouve d'un coup d'un seul en 1976 ( l'autre siècle ) sur les bords du Rhin à humer l' air du temps et v'la pas que la Loreleï vient elle aussi me poser ses lèvres pour un smack poètique rêveur et tellement imprégné de douceur souvenante pour toujour, puis disparait dans les limbes de ma folie d'été adolescente.
    Merci monsieur gros, mon pouète favori de ce soir. ;o)

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  3. Moi qui déteste ce tableau et qui n'aime pas non plus ce genre de peinture, je me retrouve devant un texte qui m'attire et m'inspire, dans lequel je respire les senteurs des couleurs, les parfums de ces mots qui s'enchainent en douceur et entrainent le lecteur vers d'autres univers : je ne regarderai plus jamais ce tableau de la même manière en pensant à ton texte.

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  4. Chaque fois qu'un texte, une invention ou je ne sais quoi a été amélioré, embelli, c'est en ôtant, et non en ajoutant qu'on y est parvenu .

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  5. les rêves sont nos meilleures inspirations...

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