lundi 17 avril 2017

Andiamo - Une histoire de cloche

Sonnez, carillonnez.

Hue ! Le vieux cheval s'arc-boute, bande ses pauvres muscles, ses flancs maigres se soulèvent au rythme de sa respiration rapide, les naseaux fument. L'homme près de lui, c'est Mattéo. Il est également attelé à la verdine, un harnais de cuir passé en travers de la poitrine, il tire de toutes ses pauvres forces, la côte n'est pas bien raide, mais homme et bête sont épuisés.

Ils n'ont pas mangé grand-chose depuis deux jours, les paniers se vendent mal, et puis la petite Sarah ne peut plus danser au son du tambourin tenu par sa mère.

Ça ne rapporte pas grand-chose, le soir sur les places de villages, quelques sous, parfois certains apportent un peu d'avoine pour le cheval Rossinante, Mattéo lui a appris à remercier en pliant la jambe antérieure droite, et en inclinant la tête, ça fait rire l'assistance, et rapporte des pièces supplémentaires.

Il a appelé son cheval Rossinante, comme celui de Don Quichotte. Mattéo sait lire, chose rare pour un Rom, c'est un instituteur autrefois qui lui a appris, ils étaient restés lui et ses parents plusieurs semaines au même endroit, en peu de temps il lisait couramment.

C'est bien dommage que tu partes aussi vite, mon petit, avait déclaré l'instit : tu es doué !
Mattéo sourit, ils sont un peu comme Don Quichotte : toujours sur les routes. Le soir avant de coucher la petite, il lui lisait un passage, elle riait, Sancho Pança l'amusait beaucoup, Conchita la maman, écoutait aussi, et souriait devant le bonheur de sa fillette.
Depuis trois jours Sarah est malade, son front est brûlant de fièvre, les tisanes préparées par sa mère n'y ont rien fait, le mal est trop grave, la nourriture peu abondante, la fillette est très faible.

Peut-être dans ce village, perché à flanc de coteau, dominé par les sommets de la Chartreuse, cerné par les vignes, le chasselas qui, avec d'autres cépages, servira à élaborer le vin de Savoie ?

Peut-être trouveront-ils de l'aide ? Un médecin, une pièce chauffée pour la petite, en ce jour de veille de Noël. Il fait froid, un froid humide et pénétrant. En altitude, il neige déjà depuis plusieurs jours. En bas dans la vallée, c'est une pluie glacée qui tombe, transperçant les vêtements, glaçant les os.

Dans la verdine, il fait à peine moins froid, Mattéo entend la petite quand elle tousse, chaque quinte déchire les poumons de l'enfant et le cœur de l'homme.
Après un ultime effort, ils arrivent enfin sur la place du village, quelques curieux écartent les rideaux, regardent l'étrange et dérangeant attelage avec une moue de dégoût.
Mattéo a retiré le harnais qui l'entravait, puis se dirige vers le bistrot du village.

La porte à peine poussée, une douce chaleur l'envahit, un gros poêle ronronne doucement au milieu de la grande salle. On prépare le réveillon, une bonne odeur de volailles rôties flotte dans la pièce, peu de buveurs sont attablés, chacun est "chez soi", en famille. Derrière le comptoir, un gros homme, large béret, mouchoir à carreaux noué autour de son cou de taureau, essuie les verres, souffle dessus, puis les fait briller en lustrant la buée.

D'un œil méfiant, il regarde l'homme au visage basané s'approcher de lui. Il pose le verre, serre les poings le long de ses cuisses, prêt à envoyer un pain au moindre geste suspect de la part du métèque !
Bonsoir Monsieur, articule lentement Mattéo, s'il vous plaît, pourriez-vous m'indiquer l'adresse d'un médecin ? Ma fillette est très malade, il nous faut de l'aide.
Ah ben ça ! Tu t'crois où mon gars ? C'est pas Chambéry ici ! Y'a pas d'toubib, on l'appelle quand on a besoin de lui, c'est pas comme toi : personne t'a appelé, et pourtant t'es là ! Les trois clients présents dans la salle se marrent.

Et puis même s' il montait, faudrait aller chercher les médicaments, en bas, au bourg, et avec ton carrosse, il me semble que tu n'irais pas bien loin !
Allez, casse-tout Cendrillon, avant que ta charrette ne redevienne citrouille ! Les abrutis attablés se marrent à nouveau.
Sans se démonter Mattéo insiste : "ne pourriez-vous pas garder ma petite Sarah pour la nuit dans votre salle ? Il fait très froid, un peu de chaleur lui fera du bien, on ne vous dérangera pas, ma femme restera auprès d'elle, moi je dormirai dans la roulotte pour ne pas déranger".

Et puis quoi encore (la voix est montée d'un ton), tu veux pas que j't'invite à mon réveillon des fois ? Allez, ça suffit, casse-toi, j'veux pas d'emmerdes.
S'adressant aux trois ventouses : "il s'rait capable de m'chourrer le perco, ce gniaque" !
Mattéo est sortit. Cueilli par le froid, il relève le col de sa veste. A cinq ou six pas de la verdine, il entend la petite tousser, une toux effroyable, propre à lui "arracher" les poumons.

La nuit est tombée, le froid s'insinue partout, Mattéo est allé cogner à la porte du presbytère, Adèle la vieille bonne a entrouvert la porte.
- C'est pour quoi ?
- Bonsoir Madame, pourriez-vous héberger ma petite Sarah et ma femme pour la nuit ? Il fait très froid, la petite est malade, un peu de chaleur...
- Non, non, pas ce soir, Monsieur le curé doit dire sa messe de minuit, c'est Noël vous savez, enfin vous les mécréants, vous ignorez les choses de la religion.
- Pas du tout Madame, mon peuple est très croyant, au contraire, je suis baptisé, et nous vénérons par-dessus tout la vierge Marie, ainsi que Sainte Sarah.
- Oui, bon, peut-être, mais Monsieur le curé a autre chose à faire ce soir, passez votre chemin, et dites vos prières, si toutefois vous les connaissez !

Mattéo a encore frappé à deux ou trois portes, toujours le même refus, l'une ne s'est pas ouverte, pourtant l'homme a entendu des chuchotements à l'intérieur de la maison.

Les cloches ont sonné appelant les fidèles pour la messe de minuit : "en cette nuit de Noël et de partage, nous allons célébrer la naissance de l'enfant Jésus."
DING, DONG, DING, DONG... Sonnez, carillonnez...
IN NOMINE PATRIS,ET FILIS, ET SPIRITUS SANCTIS... AMEN.

Rossinante est resté debout, une pauvre couverture jetée sur ses côtes saillantes, Mattéo a rejoint Conchita et sa petite Sarah, ils ont essayé de lui faire avaler le reste de soupe aux pois cassés, elle a hoché la tête en signe de refus, une horrible quinte, un petit filet de sang entre ses lèvres serrées, puis le calme, le grand silence.
KYRIE ELEISON.
Conchita a pleuré en silence. Mattéo, le regard vide, a regardé la petite.
ET IN TERRA PAX HOMINIBUS BONAE VOLUNTATIS.

Le sermon rappelant combien les habitants de Bethléem furent cruels et sans cœur, pensez donc : refuser l'hospitalité à celle qui portait l'enfant Jésus, le rédempteur, le sauveur... Honte à eux !
AGNUS DEI QUI TOLLIS PECCATA MUNDI, MISERERE NOBIS.

Puis en pleine nuit, la roulotte s'est remise en route, redescendant le chemin qu'elle avait eu tant de mal à gravir.

A l'abri d'un petit bois, l'homme a creusé un grand trou, puis Conchita a cousu son plus beau drap, celui qu'elle avait brodé pour sa nuit de noces, elle en a fait un linceul, tous deux y ont glissé Sarah, ils ont embrassé une dernière fois l'enfant, la femme a surfilé le drap, le fermant à jamais.

La dernière pelletée de terre jetée, ils se sont signés, puis recueillis.
ITE MISSA EST.
DEO GRACIAS !
DING, DONG, DING, DONG... Sonnez, carillonnez... La messe est dite, rentrez chez vous semblent dire les cloches.

Avant de repartir, tous deux se sont tournés vers le village, noyé là haut dans le brouillard, ils ont tendu leur bras gauche, écarté l'index et le majeur, pour former une fourche : "la jettatura" comme l'appellent les Italiens. Ils ont marmonné quelques mots, et sont repartis.

Ce geste venu de l'antiquité, ce geste qui veut dire "je vous maudis", ce geste qui appelle à la punition divine.

Quand les "fidèles" sont sortis de l'église, la neige avait remplacé la pluie et tombait en abondance. Chacun est rentré chez soi afin de ripailler, en passant sur le pont, quelques uns ont bien remarqué que le torrent ne coulait guère, étonnant avec toute cette pluie qui est tombée, et maintenant la neige, mais bon...

La pluie, la neige ont détrempé les flancs de la montagne, un glissement de terrain s'est produit, barrant le torrent en amont, un lac artificiel s'est formé suite à l'éboulis.
Sous la terrible poussée de l'eau, le barrage formé par la terre, les arbres, les rochers, s'est soudain rompu, libérant des tonnes d'eau et de boue, le terrifiant torrent a dévalé à une vitesse folle.
Quand les habitants encore attablés ont entendu le grondement, il était trop tard. Le vieux pont est parti, emporté comme une tuile par la bourrasque, les maisons ont éclaté, l'église s'est couchée, on a entendu la cloche lorsque le clocher a basculé.
DING, DONG, DING,DONG ... Sonne le tocsin.

Plus bas, beaucoup plus loin, une pauvre verdine, tirée par un cheval maigre, a fait halte au bord d'un chemin.

Plus tard, bien plus tard, ils apprendront au hasard d'un village que Dieu n'est pas bien juste : faire mourir de si cruelle façon de si bons chrétiens, qui avaient assisté à la messe de minuit !

15 commentaires:

  1. stouf
    Ce fut une journée particulière Andiamastroiani.

    RépondreSupprimer
  2. cette fable nous rappelle une morale simple : à quoi sert nos beaux principes, et nos belles prières, si ils ne sont faits que de belles paroles sans pratiques :(
    tellement actuel ! même si tu l'as daté dans ton récit

    un peu dans la même veine que le conte : "Hans, le joueur de flûte"

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tisseuse : Dire "je suis Charlie" c'est bien, mais parfois il faut le prouver. ];-D

      Supprimer
  3. Ce conte est magnifique et m'émeut fort

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bricabrac : J'avais répondu à ton com.mais cette réponse a sans doute été emportée par le torrent... Elle aussi ];-D

      Supprimer
  4. Bricabrac : Ô Rom unique objet de ton ressentiment ! Merci. ];-D

    RépondreSupprimer
  5. Qu'ont-ils fait, tous ces bons chrétiens de l'assiette pour le pauvre placée en bout de table du réveillon ?
    Une histoire émouvante Andiamo écrite simplement. J'ai beaucoup aimé.Merci.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Marité : Toutes les religions, je dis bien toutes, devraient écrire en guise de préface, de leur "saint" livre : Faites ce que je dis, mais point ce que je fais

      Supprimer
  6. Des frissons à la lecture de cette belle histoire...
    L'inhumanité de certaines personnes fait frémir.
    ¸¸.•*¨*• ☆

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Célestine : Cruelle démonstration cette nuit sur les Champs Elysées. ];-(

      Supprimer
  7. Arpenteur d'étoiles22 avril 2017 à 11:03

    un conte superbe et émouvant et une histoire terrifiante mais tellement vraie. bravo Andiamo !!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Arpenteur : Tellement vraie hélas, la réalité est souvent bien pire ! ];-(

      Supprimer
  8. Belle histoire, Andiamo. Le début du texte sent la fin et la chute est expéditive comme une morale implacable.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pascal Dupont : T'inquiète, Dieu, Allah, Jéovah, Quetzalcoatl, Krishna, et tous les autres sauront reconnaître les leurs ];-D

      Supprimer

Nous avons décidé de ne plus autoriser aucun des commentaires qui ont pour en-tête "Anonyme", même si ces derniers sont signés en fin de commentaire, et même si leurs contenus sont conformes à nos règles de communication.
Bien que l'hébergeur Blogger propose cette possibilité de mise en ligne de commentaires, nous allons vous demander d'utiliser systématiquement un des autres choix qui vous est offert.
Si vous n'avez pas de site personnel, ni de compte Blogger, vous pouvez tout à fait commenter en cochant l'option "Nom/URL".
Il vous faut pour cela écrire votre pseudo dans "Nom", cliquer sur "Continuer", saisir votre commentaire, puis cliquer sur "Publier".