lundi 10 avril 2017

Andiamo - Marie Laurencin

Rien qu'une aquarelle

Elle était accoudée à la rambarde du pont des Arts, comme un matelot à son bastingage, une gribelle « Gavroche » posée sur sa tête, cigarette à la bouche, elle fumait comme un homme, je parle des mecs qui bossaient en usine, la clope toujours collée à la lipe. Car prendre une cibiche dans ses pognes quand elles sont pleines de cambouis, ça gâche le cambouis justement !

Les cadenas bloqués sur les grilles par tous les locdus qui tenaient pour éternel leur amour ainsi verrouillé. Je m’approchais, elle était belle, une belle rousse, et quand elle a tourné son visage vers moi je n’ai vu que ses yeux … Bleus, et là le choc ! Cette gisquette mais ça n’était pas possible, je l’avais rencontrée cinquante balais auparavant ! Du coup j’ai fait tomber la mienne de tige, une gauldo années cinquante sans filtre, la camarde au bout du perlot ? Peut-être, mais alors plus vite !

Elle s’est baissée et m’a tendu ma clope…
- Tiens on fume les mêmes ! Des cibiches d’homme aurait dit Audiard ! Aujourd’hui on n’en trouve pas facilement, ainsi je me les procure…
- Au bar-tabac qui fait l’angle de la route de Flandre et de la rue Mathis continuai-je. Le Balto, tu ne changes pas tes habitudes Sylviane, malgré les longues années tu ne changes rien, pas même toi !

Elle me regarda avec insistance, fronçant légèrement les soucis.
- Rémy !… Tu es Rémy, ça y est je te reconnais ! Putain ça fait un bail !
- Près de cinquante balais, ma belle amazone !
- Ah oui, tu m’appelais ainsi je m’en souviens à l’époque je montais dans un haras du côté de Chantilly.
- A la Chapelle en Serval exactement.
- La vache, quelle mémoire ! C’étaient des années bénies, je les ai appelées : « les années baise à l’aise », la pilule, pas encore le sida, alors on s’en est donné à cœur joie, ce qui est pris n’est plus à prendre : CARPE DIEM ! Combien de temps sommes nous restés ensemble ?
- Quatre mois douze jours et sept heures…
- La vache t’avais tenu une comptabilité ?
- Non, mais y’en a un qui auraient bien voulu que le carpe vive un peu plus qu’un diem ! Mais toi Sylviane tu n’as pas vieilli, c’est quoi ce truc ? Tu débarques d’où ?
- Je suis venu dans mon OVNI me dit-elle en me montrant un vieux gréement amarré quai Conti, là il est camouflé en barlu, biscotte ça attirerait les curieux. S’en suivit un formidable éclat de rire.
- Je me souviens que tu redoutais septembre à cause de cet hiver dont tu ressentais les prémices, aux premiers vents aigres, et aux feuilles qui tombaient. Tu avais horreur des arbres dépouillés, on dirait des squelettes disais-tu…BEURK !
- Tu vis où maintenant ?
- En Guadeloupe, je suis venue passer quelques jours à Paris, un coup de nostalgie. On va boire un kawa ? Je crèche à deux pas, un copain qui est en visite à Saint François chez ses parents, m’a prêté sa piaule, il savait que j’avais un peu le blues de Paris.

D’autor elle a passé son bras autour du mien, je suis revenu près de cinquante ans en arrière, sauf que maintenant c’est moi qui ai du mal à la suivre…
- J’habite rue de l’Echaudé…
- Sais-tu où on le met l’index dans la rue de l’Echaudé ?
- Dégueulis, dégueulis, voilà l’Evèque qui vomit ! Et nous éclatons de rire en nous remémorant ce poème de Prévert.

C’est à quelques pas, une chambre de bonne au sixième sans ascenseur, elle a grimpé ou plutôt avalé les six étages d’un trait, moi derrière je souffre un peu, et souffle beaucoup !
- Mais comment tu as fait ? Près de cinquante balais, et tu n’as pas pris une ride ni un gramme d’ailleurs ! Tu vis seule apparemment, pas de mec, pas de mômes ?
- Pas pris un gramme ? En disant cela elle a retiré son pull, elle est nue dessous. Libertad ! ni mec, ni chiares, pas un mec mais des mecs… Je ne suis pas une nonne !

J’ai tout oublié, le lieu, le temps, mes rides, et tout le reste…
Puis elle s’est levée a allumé une clope, me l’a collée entre les lèvres.
- C’est bon après l’amour a-t-elle dit en allumant la sienne avec un vieux « Zippo » à essence bien puant !

Toujours nue, sans complexes et il y avait de quoi ! Elle se baladait dans cette pièces en tirant sur sa sèche, l’œil droit fermé à cause de la fumée, elle préparait un kawa, après tout on était venus pour ça non ?
Allongé sur le dos je fixais intrigué l'aquarelle punaisée au mur, une copie d'un portrait de Marie Laurencin, une jeune fille contemplant un joli bouquet.
- Cette copie je me souviens l'avoir vue chez toi il y a un sacré moment, c'est fou ce qu'elle te ressemble !
- Une copie ? Est ce que j'ai une gueule de copie ? Me lança t-elle en imitant Arletty, c'est moi ! Et puis ça n'est pas une copie, c'est un original, la seule chose que j'emporte dans mes périgrinations.
- Tu veux dire que c'est toi ?
- Oui mon chouchou.
- Attends Sylviane, Marie Laurencin est décédée en 1956, en admettant qu'elle ait fait cette aquarelle début années 50, sur ce portrait tu sembles avoir 17 ou 18 ans, ce qui veut dire que tu serais née en 1935, grosso modo, ce qui te ferait 82 ans ! Sylviane faut pas te foutre de ma gueule !

Pour toute réponse elle me tourna le dos, m'offrant la vision de sa jolie chute de reins.
Elle ouvrit un petit placard, en sortit un grand pot de verre dans lequel se trouvait une sorte de gelée verdâtre, elle y plongea une minuscule cuiller à café, et la porta à sa bouche en faisant une grimace.
- Ca a l’air dégueulasse ce que tu bouffes ? Lui dis-je.
- Si il mio caro, ma quando drovebbe essere ! *

C’est vrai qu’elle avait des origines Ritales elle s’appelait Marcelli ou Morcelli… Un truc comme ça.
Je me levais, elle avait posé le bocal sur le coin de la minuscule table qui lui servait aussi bien pour taper sur son P.C. que pour manger, dans 14 mètres carrés c’est difficile de se loger.
Je plongeais la main dans le bocal en retirait une belle quantité de ce truc verdâtre, que j’engloutissais d’un coup ! L’amour que nous venions de faire m’avait donné une faim de loup.

- NON CHE ! Hurla-t-elle à s’en péter les carotides !
Depuis elle s’occupe de moi, je dois avoir 10 ou 11 ans, je ne l’épouserai jamais… Nous ne vieillissons pas !

* Oui mon chéri, mais quand il faut, il faut !!

Où lire Andiamo

11 commentaires:

  1. Tu as sans doute inspiré les scénaristes de Benjamin Button...
    Cette frangine est bien sympathique en tous cas...mais elle fume trop !
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Célestine: elle s'en fout, elle prend du sirop Typhon !

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    2. Je voulais dire : elle fume trop pour que je puisse m'y identifier...
      ¸¸.•*¨*• ☆

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  2. stoufellino l'idiota
    Ah ah ah ! Amo molto il tuo italiano di mucca spagnola ma comprendo niente di ciò che scrivi...
    Sinon, les cadenas des touristos débilos du pont des arts ont été retirés car ils mettaient en danger les rembardes et la structure du machin tout entier. Et un ménage de d'jeunes immortels itinérants à trois, ça te dit ? Là ch'uis geloso... pas gelé s'te plait. Bonsang, mais sois à quesqu'on te dit! :o)))

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    1. Stouf : Oui j'ai vu , il y a un moment ils avaient posé des planches de contreplaqué, afin que les connards ne puissent plus cadenasser les grilles.
      Depuis toutes ces amours enchaînées, combien de cocus aujourd'hui ?

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  3. L'histoire est fantastique à souhait. De ce truc verdâtre, non merci, je n'aimerais pas revivre ma vie à l'envers. J'ai encore beaucoup d'espoirs et d'attentes.
    J'ai un désaccord technique avec toi : l'amour, c'est bon après la clope !
    Tiens, un truc pour ceux qui viennent d'arrêter et sont en manque : embrassez une fumeuse. Et puis, embrassez tout court. Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez

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  4. Bricabrac : J'ai arrêté la clope il y a près de 40 ans, j'en fumais 30/jour, de la Gitane pure et dure, sans filtre œuf corse ! Tu as raison ça file tout de même une haleine de cow-boy ];-D

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  5. Arpenteur d'étoiles13 avril 2017 à 19:11

    quelle histoire !!
    ton imagination est constante et drôle et les italiennes sont coquines et grandiloquentes :o)

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    1. Arpenteur : tu me donnes une idée, si on montait une association : "COQUINES SANS FRONTIERES" ? Des crapouillottes de toutes nationalités, pour notre plus grand bonheur Messieurs ];-D

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  6. effectivement, ton imagination est fertile et canaille :)

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    1. Tisseuse : merci pour la fertilité, et merci pour la canaille ! ];-D

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