mardi 14 mars 2017

Marité - Les objets mal lunés

Matin chagrin.

Je marche. Vite. Tête basse. La journée a vraiment mal commencé. Je me suis réveillé en catastrophe. En retard. Comme d'habitude. Impossible de mettre la main sur mes lunettes. Celles-là me jouent des tours pendables. A croire qu'elles se déplacent toutes seules pendant la nuit. Et bien sûr, la cafetière en a profité pour rester muette puisque je n'arrivais pas à appuyer sur le bouton pour la mettre en route. Une irrésistible envie de la jeter par la fenêtre. Je n'ai pas pu trouver mon rasoir. Sans lunettes, comment chercher quelque chose dans ce foutoir. Bien planqué le rasoir ! Tant pis. J'irai au boulot sans me raser. La barbe est à la mode, ma foi !

La douleur revient dans mon pied droit me faisant boitiller. Une écharde dans le parquet rugueux de ma chambre s'est méchamment plantée dans ma chair. La maligne écorchure se rappelle de façon lancinante à mon bon souvenir.

La Jeannette a geint toute la nuit. L'approche du printemps sûrement. Elle est en chaleur et dans ce cas épineux, elle se coule, indécente, le long de mon dos m'empêchant de fermer l'œil. La Jeannette, c'est ma chatte. Une de gouttière qui s'est introduite un jour par le vasistas de mon logis sous les toits. Et elle n'a plus voulu me quitter. Je n'allais pas la jeter à la rue. Alors je me suis fait une raison. Une compagnie finalement. Mais même pas belle. Mal élevée. Pas élevée du tout.

Elle a investi mon lit une fois pour toutes. Pas moyen de la déloger. Alors, je laisse faire. Je l'ai appelée Jeannette parce que, lors de son intrusion chez moi, elle me reluquait de travers. Comme la concierge de mon immeuble. Je ne sais pas si cette Jeannette là louche ou bien si elle me lance des regards torves. En tout cas, ça ne s'est pas arrangé en découvrant qu'elle avait un homonyme. Et un chat par dessus le marché, elle qui déteste la gent féline. J'ignore cette harpie bien entendu. Et pour les étrennes, elle repassera. Cela fait toujours quelques paquets de croquettes en plus pour ma Jeannette à moi.

La commère se venge et ce matin, alors qu'elle passait la serpillière dans le hall, on aurait dit que son torchon infâme se dirigeait tout seul dans mes pattes. Elle s'est trouvé un complice pour m'enquiquiner.

Je clopine donc dans le matin frais de ce début mars essayant de trouver une nouvelle excuse pour expliquer mon retard au travail. Il faut bien se justifier. Je connais ma chèfe. Elle fait mine de compatir à vos malheurs mais à la moindre occasion, elle vous fait payer impitoyablement vos transgressions. Je me dis que ça finira mal. Mais je suis incapable d'être ponctuel.

Ma chèfe. Ce n'est pas une vieille bique. Je ne me permettrais pas. D'ailleurs, elle est assez agréable à regarder. Mais elle me met parfois mal à l'aise. Quand nous sommes tous les deux dans son bureau, elle me fait les yeux doux. Elle insinue qu'elle passera l'éponge sur mes manquements si... Si quoi au fait ? Je freine des quatre fers pour ne pas lui rire au nez. J'ai la moitié de son âge et je n'aime pas les cougars.

Bon. Passons et hâtons-nous.
- Mais enfin, Madame, pouvez pas faire attention ?
Voilà qu'une affolée déboule sur le trottoir, m'envoie son sac dans les jambes et trouve le moyen de s'étaler manquant m'entraîner dans sa chute.
- Spèce d'ours mal léché ! Qu'est ce que vous attendez pour m'aider ?
Ben ça alors, quel culot cette nana ! Ce n'est quand même pas ma faute si elle s'est pris les pieds dans ce carton qui s'est subitement déplié à notre passage.
- Vous ne manquez pas d'air. Je n'y suis pour rien si vous vous êtes aplatie sur ce trottoir. Un ours moi ? 

Je relève cependant l'insolente. Elle se plante devant moi. Me regarde, furieuse en rejetant ses longs cheveux bruns en arrière. Remet de l'ordre dans sa tenue qui n'a pas trop souffert.

Même sans mes satanées lunettes je m'aperçois qu'elle est belle. Je la contemple. L'exaltation lui va au teint. Je ne sais plus quoi dire. Elle m'observe aussi. Son visage s'éclaire et subitement, nous éclatons de rire.
- Ne m'en veuillez pas trop. Je suis passablement agacée. Mon réveil s'est bien gardé de sonner. Mon bol de chocolat a filé à l'anglaise entre mes doigts, s'écrasant sur le carrelage de la cuisine. Une chaussure noire voisinait avec une bleue, je me demande bien pourquoi et j'ai failli partir avec des mocassins dépareillés. La poisse quoi ! A croire que tous les objets du quotidien se sont ligués contre moi ce matin.
- C'est à peine croyable. La même chose pour moi. Ce doit être la grève aujourd'hui. La grève des objets. Voulez-vous que nous parlions de nos malheurs ce soir devant un apéritif ?

Elle acquiesce. Je suis ravi. Finalement, ce matin chagrin se termine bien. Lunettes, cafetière, rasoir, parquet, serpillière, carton, je vous pardonne. Mieux : je vous embrasse. A cause de vous ou plutôt grâce à vous, je suis heureux.

6 commentaires:

  1. Matin chagrin
    Tu as croisé c'est malin
    Un joli pétousquin !!

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  2. Est-ce qu'une poisse plus une poisse font deux poisses? Je ne vous le souhaite pas :)

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  3. Quelle idée, aussi, de se lever du pied gauche... sauf à s'y mettre à deux

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  4. Une jolie histoire qui commence...Ces deux-là se sont peut-être pris un petit éclat de lune sur le coeur...
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  5. Il y a des matins où il vaudrait mieux rester au lit ! quoique avec Jeannette qui feule c'est pas le top non plus !
    avec le sourire

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  6. Arpenteur d'étoiles17 mars 2017 à 17:17

    et bien l'aventure du matin compliquée et puis plus tard les choses s'arrangent puisque les deux âmes (amis, et pourquoi pas amants ...) ont les mêmes problèmes.
    Belle idée en tout cas :)

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