vendredi 10 mars 2017

Jean Pinson - Comme une poussière dans l'oeil

Dans le transilien

Depuis la rentrée, je m’arrangeais toujours pour voyager le matin dans le même wagon qu’elle. Je prends le train à Mériel, elle monte à Méry, cinq minutes plus tard. Les lycéens, nous descendons tous à Taverny. Le trajet est court, et quand il n’y a ni grève, ni incident de pantographe, ni accident de personne, c’est vraiment injuste pour trouver le temps, la salive et le prétexte de dire à une fille qu’on l’aime. Cependant, après les vacances de la Toussaint, pendant lesquelles je m’étais morfondu d’elle, je me suis lancé, au moment où le train accélérait en redémarrant de Bessancourt.
- Tu es à Prévert ? m’interrompit-elle
- Non, à Louis Jouvet
- Ouh la. Tu fais du théâtre ?
- Ben non.

Depuis ce jour, je la guette tous les matins par la fenêtre du train sur le quai de Méry. Elle grimpe dans le wagon et se jette en face de moi sur la banquette défoncée, que j’ai un peu nettoyée auparavant avec mon mouchoir, en espérant qu’elle sera sensible à ma vision moderne et féministe, qui plairait à ma mère, du partage des tâches ferroviaires. La conversation avance comme un omnibus, l’amour se dandine sur la voie plus lentement qu’un slow, pourtant quelque chose en moi danse le rock quand elle s’assoit à, quoi, un double décimètre de moi.

Ce matin-là, elle avait l’air de mauvais poil (j’adore ses cheveux, entre parenthèses). Le train eut un soupir lorsqu’elle se laissa tomber d’un coup. Son jean troué dessina au-dessus de ses genoux des îles qui me semblèrent des paradis dorés, tenant à distance la brouillasse et les fumées de la banlieue qui poissaient les vitres, mais des tempêtes tropicales arrivaient de ses cheveux qu’elle fourrageait. Elle avait son carton à dessin (elle a pris l’option arts plastiques, possible à Prévert, et qui donne des points au bac), d’où s’échappa la reproduction d’un rocher surmonté d’un château-fort, lequel resta un instant suspendu entre le ciel et la mer avant de virevolter et tomber sur mes baskets.
- Aïe, dis-je pour rire
- Mais, qu’est-ce qu’il fabrique, ce tortillard ? On part en marche arrière !
- Mais non, c’est toi qui n’es pas dans le sens de la marche

D’habitude, je m’assois tourné vers Valmondois, de telle sorte que lorsqu’elle arrive et s’installe en face de moi, elle se retrouve dans le bon sens, mais ce matin, avec le chauffage en panne dans le wagon glacial, j’avais fait le contraire, espérant qu’elle viendrait se coller à moi. Quand je lui avouai ma tactique ratée, elle eut un sourire furtif, comme un arc électrique échappé d’une caténaire.
- Mais tu es un malade.

Je crus que la conversation allait s’animer, mais elle s’arrêta là, en rase campagne, comme cela arrive souvent entre Méry et Frépillon. Je tentai une annonce au micro :
- Et c’est quoi, la pierre que je me suis prise sur le pied ?
- Hein
- C’est quoi, la pierre ?
- C’est ce qui te sert de cœur. Écoute, à 10 heures, j’ai un contrôle. Elle se plongea dans ses cours à réviser.

Ça se traîne, l’amour, dans ces trains de banlieue. De plus en plus d’usagers se plaignent. Ce serait tellement plus romanesque si l’Orient-Express desservait la gare à colombages de Taverny. Nous nous fîmes la bise.
- À d’main
- Ouais, à plus… euh, c’est ce que tu penses vraiment, pour mon cœur ? Elle rit.
- Qu’est-ce que tu as à larmoyer ? Tu as une poussière dans l’œil, une escarbille ? Ils nous ont mis une locomotive à vapeur ? Elle rit encore en s’éloignant.

Un rocher, idiote. Mais elle était loin, déjà.

9 commentaires:

  1. Les amours ferroviaires, j'ai une copine qui a été enseignante à Taverny, elle était prof de sciences nat.

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  2. Si elle semble manquer un peu d'humour, tu n'en manques pas.
    Méry sur Oise me fait penser à son château et à son salon du Livre où je participe au Concours annuel de la Nouvelle Humoristique Francophone!

    Alors bienvenue aux Impromptus Littéraires, Jean Pinson

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  3. À faire aimer le transilien!

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  4. Arpenteur d'étoiles10 mars 2017 à 18:45

    Bienvenue chez nous Jean !
    et ce texte plein d'humour adolescent :o)

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  5. Il y a aussi des filles gentilles qui ne se moquent pas... je sais j'en suis une ! ;-)
    Bienvenue ici Jean Pinson.
    Tu verras, les tauliers sont super sympas !
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  6. J'aime beaucoup ce trajet amoureux; c'était une belle lecture remplie d'aiguillages capricieux mais j'espère ces deux là sur la bonne voie.

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  7. On tombe facilement amoureux dans les trains. Partout, d'ailleurs, si on a des prédispositions. Grosse poussière dans l'oeil, ce tableau de Magritte

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  8. stouf adulescent
    Perso j'prend pas le train train quotidien, c'est as being ringardos
    , j' part en trotinette (électrique avec de l'énergie produite par ma propre voltaïcité) et je vais vers la bibilothèque François M dans le treizième arbourg de Ripa afin de m'instruire de ce que veulent les femmes. Tu crois que je devrais plutôt... plutôt quoi ? ;o)

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  9. bienvenue sur ce site, Jean Pinson :)

    j'ai apprécié ce texte et les attentes des trajets en commun qui stimulent l'imaginaire fantasmé des ado

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