lundi 20 mars 2017

Andiamo - Ma chère Madeleine

Le parfum des saisons.

Ma banlieue, celle du Nord-Est de Paris, avait une couleur : le gris, "gris souris effrayée", une jolie teinte, genre "ciments Lambert".

Les baraques n'étaient pas peintes, il n'y avait pas assez de sous pour ça ! Alors elles étaient toutes un peu tristounettes, parfois l'une d'elles se distinguait, faite de briques (et de broc diront les mauvaises langues), il y en avait même en bois, recouvertes d'un genre de linoléum goudronné, tout noir, tenu par des liteaux de bois, du plus bel effet, mais si monseigneur !

La rue, même pas goudronnée, de la caillasse, des trous commacks, une dinde aurait pu y faire son nid, c'est dire.

On s'en foutait vu que personne n'avait de voiture. Les seules qui osaient s'aventurer dans cette rue défoncée étaient celles qui livraient l'épicier du quartier : le laitier, le livreur de pains de glace que l'on suivait l'été pour récupérer les éclats de glace, qui jaillissaient lorsqu' en quelques coups de poinçon, le livreur coupait un pain en deux. On récupérait ces petits éclats d'eau gelée, puis on les suçait tout contents, un sorbet ! Il n'y avait pas de réfrigérateurs chez nous, ni ailleurs du reste !

Et puis, rarement heureusement, le corbillard, ce sont les dernières voitures à chevaux que j'aie connu.

Avec l'été revenaient les odeurs. Pas de tout-à-l'égout, des fosses septiques pour les mieux nantis, les autres, fosses d'aisance, et quand Richier (le vidangeur) se ramenait pour vider les cuves, j'vous décris pas la fragrance ! Ça fouettait vilain dans la strass !

Alors on se mettait à côté du camion, et tous en choeur, rythmé par le bruit de la pompe, on entonnait le : "pompons la merde, pompons la gaiement, etc." Bien sûr, les vieux à la fenêtre nous engueulaient en nous traitant de "p'tits cons !"

Les plus économes avaient la sacrée sainte "tinette", vidée consciencieusement dans le jardin, ça en faisaient des beaux légumes, pas d' OGM à la con, que d'la nature, bien grasse, fallait pas être délicat, quand t'avais vu le vieux d'à côté déverser sa merde dans les plates-bandes et qu'après il te proposait un chou bien gras ou des tomates bien juteuses, en guise d'amitié, et bien on était tout content, merci voisin ! Et puis "à ch'val donné, on ne regarde pas la bride !"

Pour les eaux usées, on avait un "tout-au-caniveau", les eaux de pluie, les eaux de vaisselle, les eaux de la toilette.

L'hiver, quand il gelait, c'était chouette, des superbes glissades dans les rigoles, les casse-gueules aussi quand les galoches accrochaient un caillou.

Ah oui, les galoches, en bois les semelles, mon père y clouait des semelles de caoutchouc, il achetait sur le marché des plaques d'un caoutchouc très noir, avec écrit dessus dans des petits ovales "Wood-Milne". Z'avez connu vous ?

D'autres copains portaient, sous leurs semelles, des rangées de clous à têtes hémisphériques, plantés à touche-touche, ça faisait un foin quand ils marchaient ! Et quand, prenant son élan, un de ces "ferrés" s'élançait sur une dalle de ciment et se laissait glisser, ça faisait des étincelles sous ses galoches !

Ah putain, la classe, Spiderman et Batman pouvaient aller se faire coller, le plus fortiche c'était not' pote ! Des pompes lance-flammes, même les Ricains y z'avaient pas !

Le printemps arrivait, le linge à sécher était moins raide sur les cordes tendues dans les petits jardins, il ne gelait plus, on observait si la voisine faisait sécher "ses serviettes du mois", dès fois qu'elle soit encore enceinte !

Les pêchers, cerisiers et autres abricotiers en fleurs commençaient à répandre un doux parfum, les hannetons revenaient en masse, des escadrilles ! J'avais un copain qui disait des espadrilles, ça nous faisait marrer !

Il n'y en a plus des hannetons, décanillés, ratatinés, merci DDT ! Des hirondelles aussi, il y en avait partout, leurs cris aigus perçaient le silence des soirs d'été (c'est beau comme du Delly !).

La chaleur venant, flottait dans l'air le parfum enchanteur de l'eau croupissant dans les caniveaux. En un mot, ça renaudait méchant, ça schmoutait grave dans le coin, j'avais un copain un peu poète qui disait : "je sens venir l'été", il n'y avait pas besoin d'être nez chez Chanel, pour apprécier les relents de la flotte stagnant dans les caniveaux.

Dormir la fenêtre ouverte relevait des coulisses de l'exploit, Paris-Berlin sans pisser, pour éprouver la satisfaction de s'épancher sur ce putain de mur avant qu'il tombe, de la gnognotte, de la roupette de chansonnier comme dirait Alexandre-Benoît.

Et ces endoffées de larves de moustiques qui grouillaient là-dedans, t'en serais pas venu à bout avec ton Baygon à la con ! Vaccinées, immunisées, mithridatisées qu'elles étaient les fumelardes. Vivre dans une daube pareille, c'est pas ta p'tite bombe à la con qui les auraient inquiétées ! Revigorées, oui, du peps, une chienlit, ces mosquitos-là !

Tu penses, leurs vieux avaient résistés aux bombardements, au napalm, à l'ypérite, à Hiroschima et même au troisième reich, alors ta bombinette...

Tout compte fait, ça ne gênait pas trop, on était habitués, et puis l'hiver était bien loin encore, l'école aussi, les magasins n'étalaient pas les fournitures de la rentrée dès les grandes vacances commencées.

Marchands du Temple, grevures, de quoi démoraliser des générations d'écoliers ! On jouait dans notre chère rue jusqu'à.... très tard, puis on rentrait pour se coucher, la tête encore pleine des conneries de la journée !


12 commentaires:

  1. Des relents bien éloignés de la madeleine de Proust et pourtant... il suffit d'un miasme, d'une effluve pour replonger en enfance !

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    1. Vegas : on a le Chanel qu'on peut ! J'ai connu une Madeleine autrefois, belle à croquer, elle était fleuriste, quel joli bouquet, quand j'y songe. ];-D

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  2. stouf
    Mon vieu qu'était du côté de la chapelle, la porte de, pas celle des curés vu que dans la famille ils versaient plutôt vers l' URSS, m'a raconter des trucs un peu comme ça. Il avait presque la larme à l'oeil l'ancien, là il sortait un bordeau de derrière les fagots et c'était un moment privilégié dans un coinceteau de la cave où les gonzesses n'avaient point l'droit de citer, bien évidemment, un machin entre hommes. Je devais avoir quinze ou seize ans, c'était bien. ;o)

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    1. Stouf : j'ai gratté à la Porte de la Chapelle en face du dock des alcools, une petite boîte de mécanique de précision.
      La "bande de la Chapelle" blousons noirs, et chaînes de vélo ! ];-D

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  3. Toute une époque...comme disait ce cher Blier dans les films d'Audiard.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Célestine : un monde, une époque, des poussières d'Empire (mais pas en mieux) ];-D

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  4. Quelle verve ! C'est du vécu...assumé et j'aime ça. Andiamo : pouce levé !

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    1. Maïté : vécu oui ! Mémoires d'après guerre, dans ces banlieues populaires, mais pas racailles, ces banlieues qui n'étaient plus la campagne, et pas encore des villes.

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  5. Bon sang, qu'est-ce que j'ai raté !

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    1. Bricabrac : Si tu avais connu cette période, tu aurais un paquet d'années supplémentaire ! Alors point de regrets ];-D

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  6. Arpenteur d'étoiles27 mars 2017 à 17:31

    des souvenirs saisissants et d'une réalité crue
    j'aime vraiment ce texte réel et plein d'humour.
    Pour moi j'étais dans une ville de province (dans la Loire) avec une maison et un jardin et le paysan qui venait à cheval et dans la carriole vendre son lait, sa crème et ses fromages blancs tous les deux jours :o)

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  7. Arpenteur d'étoiles : Ô ma p'tite madeleine personnelle avait les odeurs de la vie, la vraie, pas celles qu'on apprend à l'école, mon école a été celle des copains, une bande de turbulents, frondeurs, arsouilles, mais pas de la racaille ];-D

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