mercredi 2 mars 2016

JCP - Tout était en déséquilibre

A la poupe


Tout était en déséquilibre, je devais le reconnaître, en mon esprit troublé par les étranges manifestations de la nuit.

Tout a commencé lorsque, lassé du luxe tapageur et stérile d'une de ces innombrables soirées festives qui se donnaient à bord afin d'égayer la longue traversée, un profond désir de soulager ma respiration de la fumée du tabac, mon corps et mon esprit de l'alcool et de l'impérieuse musique de danse aux vaines gesticulations se fit ressentir. Je débouchai sur la coursive supérieure transfiguré par la douceur de la nuit, et par la sérénité du territoire sans fin où le puissant transatlantique creusait son écumeux sillage.

Je rejoignis la poupe au gaillard arrière et m'accoudai au bastingage, partie extrême de cette forteresse en mouvement, observatoire privilégié dominant l'immense plaine liquide sur laquelle une douce brise éveillait sans bruit de faibles sillons. A cette heure avancée de la nuit, seul un couple enlacé, indifférent au spectacle du ciel et des eaux, se tenait à l'écart, adossé contre la cloison du bâtiment.
La pleine lune, qui soulignait les reliefs du bâtiment de ses tons argentés, laissait pénétrer le regard au sein des ombres légères et la voûte céleste, d'une pureté inouïe, laissait paraître, méconnues dans notre hémisphère, la Croix du sud et la vaste constellation du Centaure. Les yeux mi-clos et l'esprit libéré de la pensée compulsive, perdu dans la contemplation, je goûtais ce présent du cosmos infini lorsque cela se produisit :

Spectacle renouvelé sous les rayons de la lune, ourlé de ses cordons d'écume, le sillage du paquebot qui s'élargissait apaisé au lointain parut soudainement éclaircir sa surface aplanie ; on eût dit qu'un astre, tombé tout au fond de ces eaux, en éclairait cette part infime et elle seule. La lumière venue des profondeurs s'intensifiait à chaque minute, et c'est bientôt que je pus voir, incrédule, à travers l'inouïe transparence des eaux monter des abysses une masse sombre, de forme allongée. Bientôt, un mât, puis deux, puis trois, équipés de leurs vergues et toutes voiles carguées crevèrent tour à tour la surface ; enfin, une longue nef de bois, ruisselante de toutes parts, émergea dans le sillage clair, alors que s'éteignait la lumière venue des eaux...

"Vaisseau fantôme" fut la première pensée qui me traversa l'esprit lorsque les voiles brunes se déployèrent d'un seul mouvement - sans présence humaine visible ! Le bateau, taillé pour la haute mer et qui prenait déjà le vent à toute toile plein largue, ne laissait aucun sillage et courait aussi vite que notre paquebot, alors que seule une légère brise murmurait à peine à mes oreilles.
Les yeux écarquillés, je demeurai un long moment figé, inerte, vidé de la pensée, puis me retournai lentement, en recherche d'autres témoins de la fantastique apparition : les amoureux avaient rejoint leur cabine, et le vieux monsieur qui m'avait salué tout à l'heure avait dû faire de même en cette fin de nuit.

Me retournant, je vis alors le trois mâts virer de bord, reprendre le vent et quitter notre sillage, faire route tribord amures, puis s'éloigner à une allure inconcevable sur le flot toujours vierge de sa trace. Il ne fut à mes yeux bientôt plus qu'un point à l'horizon, où paraissaient déjà les premières lueurs de l'aurore. J'étais donc le seul à l'avoir vu, et nul ne pourrait confirmer l'incroyable vision...
Effondré : jamais encore je n'avais ressenti le poids de telle solitude que celle de ne pouvoir partager le prodigieux, le jamais vu avec aucun être vivant - et ceci à jamais.
Je rejoignis ma cabine les yeux hagards, tête basse et trébuchant, et ne retrouvai un certain équilibre que le lendemain soir, racontant par le menu mon aventure visuelle à un steward désabusé, qui ponctuait courtoisement mon récit de quelques "En effet monsieur" et de "Tout à fait monsieur", affairé derrière son bar - au delà du huitième whisky-glace, qui embrumait mon esprit de vapeurs salutaires.

De ce jour demeure au fond de moi une part de trouble et de confusion, qui s'éveille aux nuits calmes des bords de mer, lorsque la lune caresse le flot de ses reflets d'argent. C'est alors que, glissant sur les eaux sans les repousser, paraît encore à mes yeux le "Hollandais volant" aux voiles brunes, que manœuvre un équipage de spectres insaisissables et qui, dit-on, n'accoste que tous les sept ans, laissant alors son capitaine tenter de briser la malédiction qui le frappe pour l'éternité en recherchant, quête improbable, l'amour sans conditions de celle qui le suivrait sans espoir de retour. 

Où lire JCP

15 commentaires:

  1. Belle aventure de Marine.

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  2. Ah...la légende du Hollandais volant...le vaisseau fantôme qui avance lentement dans la brume...
    Bel hommage à cette légende.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  3. Merci à vous deux, j'aime beaucoup cet opéra de Wagner - et sa légende.

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  4. Féérie d'une nuit propice à la rêverie... ou hallucination.
    Un texte qui a su me désorienter

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  5. Merci Vegas, j'ai hélas jamais eu l'occasion de rêver sur le pont arrière d'un transatlantique, ça me plairait bien...

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  6. j'aime cette échappée fantastique :)

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  7. Arpenteur d'étoiles3 mars 2016 à 14:12

    entre le hollandais volant, la Mary Céleste ou le livre de Simenon, la Marie Galante, ton texte nous emmène, nous emporte même dans des contrées imaginaires magnifiques. Dank U !!

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    1. Je dirais même pluche : Thank Dir !!
      pfffff :P

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    2. Malgré un intérêt pour Wagner et certains poètes allemands, même si j'ai pigé, germanophone je ne suis guère, mais en occitan de Toulouse : "Granmercé a vosautres totes !".
      (Malgré les racines latines évidentes : "Merci à vous tous").

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  8. Ce récit est magnifique! Et tant pis si ce sont quelques verres de trop qui sont à l'origine....
    La description du vaisseau qui surgit des flots est une belle réussite
    Mortalité : les mirages existent ailleurs que dans les déserts...la preuve !

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  9. Merci à tous, vrai que le dernier verre* a parfois un pouvoir déséquilibrant... et de la réalité au délirium il y a très mince.
    *L'ivresse réside étonnamment au fond du dernier verre.

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  10. Tu prends ici une belle revanche sur ta "solitude de ne pouvoir partager le prodigieux", en tout cas ;)

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  11. En effet, merci Tiniak de l'avoir perçu, c'était aussi le sens de mon texte (qui ne m'est vraiment apparu qu'à la fin).

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  12. Regarder Pirates des Caraïbes est une chose mais lire la scène avec des mots magnifiques en est une autre !

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    1. Ha ha, merci Anne, j'avais pas pensé aux Pirates de Caraïbes, tiens...

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