jeudi 29 octobre 2015

Pascal - Une photographie



 La Belle Agnès 

Regardez cette photo d’école ! Elle arrive en courant, elle arrive en fanfare à la première page de mes souvenirs les plus doux ! Elle était là, tapie dans un recoin de mes pensées, celui toujours fleuri de cette jeunesse éternelle, debout sur l’autel rougissant de mes premières prières païennes adolescentes…

Regardez comme elle s’installe en reine, pionnière, sur cette feuille tremblante ! Elle prend toute la place et ma plume exaltée la dessine moins vite que tout ce passé caracolant qui m’assaille !... Regardez tous ses sourires gracieux comme des laissez-passer impérieux de premier rang !

La belle Agnès...

Elle était pétillante, remplie de l’énergie de la Vie, curieuse de son futur et de tout ce qui l’entourait ! Une girouette studieuse ! Elle était virevoltante, vive comme une jeune oiselle exubérante, toujours en train de se retourner, toujours en train de chuchoter et souvent réprimandée ou punie… Elle était coiffée court avec des boucles de cheveux châtains qui suivaient en planant tous ses déplacements de tête intéressée. Pourtant, son regard était droit ; elle avait cette faculté enjôleuse de regarder dans les yeux et même au-delà. Elle fixait son interlocuteur comme pour l’amarrer au plus près de ses conversations.

Tout la dissipait, tout la passionnait, tout l’interpellait. Intelligente, elle traduisait tout.
Elle était jeune fleur dans le champ des blouses uniformes de notre classe en couleur et les moindres zéphyrs avaient le don d’éveiller son attention perpétuelle.
J’étais amoureux d’elle. Ho, quelques jours seulement, parce que le cœur d’un jeune damoiseau troublé est trop grand, trop perméable, trop émerveillé, trop explorateur ou trop éparpillé pour garder ce merveilleux bouquet, tellement intrigant, tellement féminin, tellement vertigineux, prisonnier longtemps dans son cartable…  

A son insu intéressé, j’aimais bien la regarder… Toujours débordante, démonstrative, tellement extravertie, elle avait le don précieux de m’impressionner. Ses emportements, ses anticipations de la réalité, ses coups de soleil dans les nuages gris de notre Drôme avaient le pouvoir de me bronzer l’âme. Quelque part, je l’admirais sans ciller. J’aimais bien sa fougue, ses excès intrépides et véritables, sa franchise alerte, ses extrapolations imaginaires et, souvent, aux dépens d’une réprimande, elle s’en allait vers la curiosité de ses regards passionnés du côté du fond de la classe, là où j’habitais en solitaire…

Si j’étais une attraction, tel un cancre « number one » qui collectionne les zéros comme la distance des planètes lointaines, des auréoles pour tous les Saints frivoles de notre église, des amusantes têtes de Toto, tu exerçais sur moi une véritable attraction autrement plus accaparante, plus astrale, plus rapprochante que toutes les filles gravitant dans la cour de récréation.

Je me souviens, pendant un cours de math, on s’était passé des petits mots doux, pliés en quatre, qui remontaient les travées factrices de notre classe. Je me souviens aussi de ton empressement à lire les quelques mots benêts que j’avais griffonnés sur le bout de papier. Je me souviens encore très bien quand tu te retournais pour me regarder encore et t’assurer de la franchise de mes propos romantiques. Je lisais si bien les messages qui transitaient par tes yeux délicieusement inquisiteurs…  
Et souvent, cette prof de math, obtuse comme un angle géométrique, pointue comme son compas, ennuyeuse comme un problème de robinet, complètement inculte aux choses radieuses de la romance, te sermonnait avec rudesse. Alors, toutes les remontrances aiguës que tu supportais m’atteignaient aussi d’une douleur profonde, plus forte encore.

Je comptais ta vaillance au nombre de fois que tu te retournais pour me regarder et sur l’échelle de l’importance, de loin, tu avais la première place dans mon cœur. Tu osais, tu bravais les interdits, tu désobéissais, tu dépassais les barrières et c’est ce que j’aimais le plus chez toi. Frondeuse, tu m’accordais un sourire de promesse qui répondait précisément à tous mes balbutiements de plume d’écolier. J’aimais bien notre connivence implicite à la Bonnie and Clyde, supplantant tous les tribunaux de l’éducation nationale du moment…  

S’il t’avait connue, tu aurais pu facilement être l’égérie de Pedro Almodovar. Je t’imagine aujourd’hui comme une Victoria Abril, cette star de cinéma que j’adore, les sens à fleur de peau, de la palette des rires jusqu’aux larmes en quelques notes, toujours avec la même amabilité extravertie, la même affabilité, la même impudence communicative, les mêmes caresses verbales si franches et si douces à la fois. D’ailleurs quand je regarde cette actrice, je pense à toi. C’est automatique. Faut dire que la jeunesse a cet avantage de graver les premiers sentiments dans des sillons neufs et ineffaçables ; j’aime bien me passer ta douce musique, au saphir de la nostalgie heureuse, le temps évanescent de ton regard appuyé dans ma mémoire…

Parfois, j’allais jusqu’à Peyrins pour tenter de te surprendre aux alentours du grand parc du sanatorium. Mais entre toutes les fleurs, est-ce que j’aurais pu t’apercevoir ? Aujourd’hui, c’est une question qui est encore en suspens dans l’élan ritournelle de mon imagination. Je ne sais pas pourquoi je te tutoie, ma belle Agnès. C’est le fait de te parler au présent, sans doute. Je revisite les bancs de notre classe et tu es là, souriante, spontanée, éternelle, comme une véritable lumière ravivant des sensations cachottières avec ta frimousse inoubliable…  

Je suis content que tu aies traversé ma vie en courant parce que tu es une belle réminiscence, une spectatrice assidue, maintenant accoudée dans un présent que je t’espère magnifique. Moi, j’ai gardé ton sourire inaltérable dans mes pensées ; c’est un bel accompagnement, comme le soupir d’une portée légère, pendant le temps d’une musique douce, celle de l’enfance…

Ma belle Agnès, je te remercie pour cette grande bouffée de jeunesse ; allez, retourne vite dans la boîte de chaussures…  

7 commentaires:

  1. L'Arpenteur d'étoiles29 octobre 2015 à 18:58

    superbe portrait de cette jeune fille débordante de vie, d'humour, de subtilité. On comprend bien comment tu fus séduit par elle. Ces personnes là font partie à tout jamais de notre vie, et ornent magnifiquement nos souvenirs et notre enfance

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  2. Pascal tu avais choisi le sourire le plus malicieux de la classe
    au collège de Romans nord la belle Agnès t'a offert le rêve d'un soleil radieux

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  3. De tous tes textes c'est celui-ci qui a ma préférence, va savoir pourquoi :-)

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  4. Quel texte passionnant, avec de si jolies tournures de phrases, aussi jolies que la belle Agnès-dans-sa- boite. Ce bronzage de l'âme m'a plu et il y a là toutes les pépites pour rendre vie aux souvenirs d'une jeunesse heureuse et on sait que de la pépite nait le feu, celui qui fait la force de l'écriture, bravo.

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  5. L'enfance encore enjolivée par le souvenir de l'enfance... Comme c'est joli!

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  6. Après les magnifiques envolées, les portraits en finesse, les mots dits et non dits, les rêves restés rêves, la triste fin dans le carton... mais le couvercle est mal refermé, de jolies pépites en dépassent...

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