dimanche 21 janvier 2018

Semaine du 15 au 21 janvier 2018 - Jouons avec Joe Krapov

Lors de la "Foire aux thèmes" organisée sur le site des Impromptus en fin d'année, c’est la proposition de notre ami Joe Krapov qui a été plébiscitée :

Il nous disait alors : "Dans le jeu « J’ai adopté un dragon » des éditions « Le droit de perdre avec le sourire », il y a quatre séries de trente consignes que l’on sélectionne en lançant deux dés. J’y ai déjà joué deux fois en atelier d’écriture réel. Je vous le recommande comme cadeau potentiel."
Nous avons sélectionné arbitrairement 3 thèmes d'écriture que vous pourrez soit traiter à part, soit les uns après les autres (avec la possibilité de nous envoyer 3 textes cette semaine-ci), soit en les mixant à votre convenance :
- Échoué(e) sur une île déserte avec ma vache
- Faut pas plaisanter avec la fée Chocolat !
- J’en suis déjà à ma troisième vie

En prose ou en vers, votre, ou vos textes devront nous parvenir avant dimanche 21 janvier minuit à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com

mardi 16 janvier 2018

Mapie - Jouons avec Joe Krapov

Elle, je l’aime depuis… pffff un bon moment déjà. Elle est mon double, mon âme sœur, ma folie… Normande comme moi, elle a traversé les petits matins brumeux et humides. Elle s’est levée malgré les rhumatismes pour aller livrer son lait , sans rechigner. Nous avons même été jusqu’à Paris, une fois, juste histoire de mesurer sa capacité à se démarquer des autres belles des champs… Et montrer aux citadins les beautés normandes.

Et puis, une mauvaise toux, un réveil difficile, quelques difficultés financières aussi il est vrai.. 

Mabelle et moi avons dû nous séparer… Difficile … nous étions pourtant de ces couples inséparables qui forcent le respect.
Vous êtes vous déjà senti si cruellement vide et seul ? Car c’est ce qui nous est arrivés. Mabelle ne livrait plus de lait… à sec elle était. Et moi de mon côté je n’avais plus goût à rien…

C’est comme cela que cela s’est passé. A bout, tous les deux, nous avons opté pour la fuite . Quitte à ne plus rien avoir, mieux valait de plus rien avoir là où il n’y a besoin de rien…
Nous sommes partis un vendredi, à la recherche d’une vie sauvage… Mabelle et moi.
Évidemment, notre ile ne fut qu’un ilot… sur la Seine… car une traversée plus longue eut été difficile… Manque d’argent ? non, juste comment vous dire…

Mabelle, mon tout, ma normande, aux mamelles vides mais à l’œil vif et au cuir brillant n’aurait pas pu nager ni même supporter d’autre climat que la petite ile qui fait face à Villequier.

Mabelle est vache, et elle le sait.

Stouf - Jouons avec Joe Krapov

Ce fut le jour où Joe Krapov échoua sur une île déserte en compagnie d'une vache qui ne    désirait pas plaisanter en compagnie de la fée chocolat que je m'aperçus que j'en étais déjà à ma  troisième vie.
La révélation me parut terrible car je ne connaissais aucunement ce Joe Krapov, que je ne savais pas nager et ne buvais plus de lait d'une quelconque vache depuis une ancienne sale salmonellose de mon enfance. 
Je m'aperçus donc que, de façon impromptue et surtout congénitale, ma troisième vie n'était en fait que le début d'un longue éternité solitaire.
- Bah,me dit un papillon du règne animal que l'on nomme Monarque et qui vit si peu de temps, je te plein !



lundi 15 janvier 2018

Andiamo - Jouons avec Joe Krapov

J'ai embarqué sur le "Karaboudjan" dans le port du Havre, un vieux barlu pourri qui suinte la rouille par tous ses rivets, le Capitaine, un certain Allan m'a l'air d'être franc comme un âne qui recule, sa fouillasse de Capitaine rejetée en arrière, une Boyard papier maïs collée à sa lèvre, et en plus il empeste le ratafia à trois encablures !

Un sifflement lugubre, les haussières ont été retirées, le Karabouidjan quitte le quai direction Valparaiso.  Valparaiso, voilà un nom qui fait rêver, comme Samarkand, Nijni-Novgorod ou Tombouctou.

Ce putain de rafiot pue le mazout, une infection, et je me pose la question : "il doit bien exister un contrôle technique pour les barlus, non ? "

C'est un cargo mixte, quelques cabines craspouilles pour les passagers, ah ça ce ne sont pas les croisières "Costa" ! Le soir on se retrouve une dizaine à la table du Capitaine, des paumés comme moi. Pas assez de thunes pour l'avion, alors je rends des menus services à bord, la vaisselle, les pluches, un coup de loque par ci, par là, Allan m'a fait une bonne ristourne, alors je ne renaude pas, j'ferme ma grande gueule, et j'casse mon caillou, comme chantait Patachou.

L'autre jour en descendant dans les cales, j'ai été surpris, il y avait là une jolie vache ! Une limousine il me semble, je ne suis pas bien costaud en race bovine, mais enfin... Quelques jours plus tard en redescendant dans les cales, je vois accroupie entre les pattes de la Limousine, la fée chocolat, c'est comme ça que je la surnomme, car tous les soirs après le repas elle nous offre un chocolat sorti d'une boîte avec un Père Noël à la con dessiné dessus.  Elle tirait comme une malade sur le pis de la pauvre Limousine qui beuglait à n'en plus pouvoir !

Arrêtez pauvre conne  lui dis-je soudain très en colère, elle ne vous donnera pas de lait, elle n'a sûrement jamais vêlé vu son jeune âge, c'est une génisse, ça se voit non ?

- Ah bon pour qu'elle donne du lait il faut qu'elle ait vêlé ?

-  Ben oui c'est un mammifère comme vous !

Elle a tordu son nez, un peu vexé que je la compare à une vache, bien fait pour sa tronche elle n'a qu'à pas maltraiter les bêtes !

Les jours se sont écoulés monotones, et puis au bout de trois semaines alors qu'on approchait des côtes du Chili, s'est levée une tempête commack ! Le barlu était bringueballé en tous sens, la fée chocolat pas contente gerbait dans le couloir, je songeais au taf qui m'attendrait quand tout ce raffut serait terminé !

Soudain un craquement terrible, ça y est le Karaboudjan nous rejouait Titanic, deux qui le tiennent  trois qui le...

Je connais un peu l'endroit à quelques miles de Valparaiso "valle paradiso" en espagnol, tu parles ! Il y a une petite île, désolée, battue par les vents de l'Atlantique, la isla negra qu'ils l'appellent, l'île noire !

Noire comme la flotte qui grimpe à la vitesse grand "V" dans les coursives, je n'ai qu'une hâte me tirer au plus vite, au passage, dans la cuisine je rafle un flacon, il me semble que c'est la gnôle que j'ai mis dans les crêpes hier au soir, une petite gâterie afin de fêter la dernière nuit à bord.

Je plonge dans l'eau glacée, puis à la lueur des éclairs je me dire vers l'îlot, ma bouée de sauvetage. Une minuscule plage de galets aussi noirs que l'âme du Capitaine Allan. A peine sur les cailloux, j'entends meugler... C'est ma Limousine, je l'aide à accoster, dans mon œil elle lit qu'en cas de disette elle me servira de casse croûte, surtout après ma troisième voire plus eau de vie !

Faut tout de même avoir rien à foutre pour fourrer dans le même barlu : une île déserte, une vache fusse t-elle Limousine, la fée chocolat et trois verres d'eau de vie... Amen.

Laura Vanel-Coytte - Jouons avec Joe Krapov

J’en suis déjà à ma troisième vie

Cannelle me racontait hier que sur les sept vies qu’ont les chats selon la légende,
Elle en était déjà à sa troisième vie. La première vie recouvre l’enfance
Et le début de l’adolescence et dura entre treize et quinze ans : accouchée au monde,
On se laisse changer, nourrir, éduquer ; même si la prime enfance heureuse,
On ne s’en souvient guère. Cannelle se souvient ensuite d’avoir été sage.

Vers quinze ans, commença la deuxième vie de Cannelle : deuxième naissance
Plus volontaire même si elle est réaction aux événements et à la découverte du monde.
Elle collectionna les hommes, les fit parfois souffrir, elle savait plaire.
Elle découvrit l’ivresse et frôla parfois le coma éthylique, n’échappa pas à l’alcoolisme

Sa troisième vie commença avec une rencontre qui fut celle de l’homme
De sa vie ; elle découvrit en même temps d’autres mondes et paysages.
Elle s’adapta à lui et il s’adapta à elle : l’écrivaine se mit à la science
Et l’ingénieur se mit à lire ses mots ; elle reprit des études de lettres
Pendant lesquelles elle s’ouvrit à l’art : paysages, poésie et peinture. 

Où lire Laura Vanel-Coytte

Mapie - Jouons avec Joe Krapov

Pas de mode d’emploi pour cette vie là.

J’ai passé la première à écrire la recette du bonheur. J’ai bossé, j’ai trimé, j’ai cherché, j’ai fouillé fébrilement dans toutes les voies: le pouvoir, l’argent, la sagesse, l’abnégation, la droiture et l’amour. Chaque étape est décrite, testée, annotée, alimentée de mon expérience et des critiques de tout un chacun. Une vie à compulser toutes ces informations du bien, du mal et du reste… car le binaire n’existe pas.

J’ai usé la seconde à appliquer ce mode d’emploi, sûre qu’il n’y avait pas d’autre voie que passer par les étapes préalablement écrites dans le grimoire de mon histoire. J’ai pu, j’ai eu, j’ai philosophé, j’ai accepté, j’ai respecté, et j’ai aimé. Une vie à appliquer méthodiquement pour ne pas perdre le fil… Juste peut-être, ai-je oublié de goûter certains de ses instants et perdu l’occasion de rééquilibrer les saveurs.

Alors… Pas de mode d’emploi pour cette vie là.
Ah oui, j’oubliais de vous dire…. j’en suis à ma troisième vie!
On dit qu’une vie n’est pas assez longue pour apprendre à la vivre… j’adhère… La question est, combien me faudra t’il de vies pour apprendre à la vivre ?

Où lire Mapie

Vegas sur sarthe - Jouons avec Joe Krapov

Le Pirée est derrière nous 

15 janvier 2018 - Quelque part en mer Egée

Ce matin, je crois bien avoir remporté une victoire; j'ai montré à Marguerite comment ramer. On ne peut pas dire qu'elle apprenne vite mais je préfère qu'elle me seconde sur ce radeau de fortune au lieu de ruminer sur son sort à longueur de temps.
Depuis notre départ précipité d'Athènes par le port du Pirée on a déjà dépassé Kea et Kithnos mais on a encore de la route jusqu'à Despotiko.
"Noyés de bleu sous le ciel grec un bateau, deux bateau, trois bateaux s'en vont chantant" chantait autrefois Dalida; j'aimerais la voir à notre place.
J'ai souvent entendu dire "le Pirée est derrière nous" et j'espère que c'est vrai.

J'ai rencontré Marguerite il y a trois jours sur le grand marché d'Athènes; j'ai tout de suite été séduit par cette grande blonde métissée aux yeux de velours et par sa robe rouge foncé à ventre blanc.
C'est fou comme le monde est petit... elle est de Montbéliard et moi de Belfort !
Elle s'affichait à 800€. Chez nous on dit "dans le Doubs abstiens-toi" mais là on était à Athènes alors je l'ai marchandée – Marguerite n'aime pas quand je dis marchandée, elle trouve que ça fait pute – pour 50€, c'est tout ce que m'avait laissé Germaine en me quittant.
Faut dire que c'est Germaine qui avait voulu voir Athènes et on a vu Athènes jusqu'à ce qu'elle s'entiche d'un dieu de l'Olympe, un prénommé Nikos – belle gueule, gros biscotos et présentateur sur Omega TV – qui a aussitôt voulu me faire la peau et plus si affinités.
Si notre séjour était à prix dégriffé, Germaine n'avait pas perdu les siennes et elle avait alpagué son présentateur olympique dès notre arrivée au Royal Olympic Hôtel.
Parait que Nikos ça veut dire "celui qui mord" alors quand il m'a dit "Tha su pio to ema" (Google Translate traduit ça joliment par : Je vais boire ton sang) je n'ai pas demandé mon reste et je suis allé me faire voir ailleurs.
Ce pays est vraiment fantaisiste, ici toutes les femmes s'appellent hellène; ça doit pas être évident pour draguer.
J'avais conservé un dépliant touristique dans ma poche alors Marguerite et moi on n'a pas eu trop le choix... ça serait Despotiko, un îlot rocheux inhabité limite inhospitalier dans l'archipel des Cyclades; au moins on nous foutrait la paix et Germaine ne risquait pas de venir m'y chercher quand elle serait lassée de son grec buveur de sang !

Germaine avait meublé ma deuxième vie, si je compte celle que j'avais partagée avec Filou mon cochon d'Inde avant ce funeste barbecue, mais à 8 ans ça ne compte pas vraiment.
Dans cette deuxième vie je l'appelais amoureusement ma fée Chocolat, rapport au prix de Miss Chocolat qu'elle avait remporté au comice agricole de Fessenheim où on la connaissait plus sous le nom de L'excitée du Bas-Rhin.
Il fallait la voir défiler sous les sunlights dans son fourreau dégoulinant praliné-chocolat-menthe; tout le public s'était régalé et moi je la mangeais des yeux en attendant mieux.
Ce jour-là elle avait gagné son poids en ganache, un quintal de chocolat blanc que j'avais "aussi" eu du mal à faire rentrer dans la 4L.
J'ai jamais aimé le chocolat blanc malheureusement faut pas plaisanter avec la fée Chocolat; je me suis efforcé d'en grignoter du bout des dents pendant des semaines mais le coeur n'y était pas... et puis il y a eu Athènes et vous connaissez la suite...

Marguerite a l'air d'avoir assimilé la technique de la rame et je l'observe pagayer avec intérêt; à bord du radeau je ne veux pas de tire-au-flanc.
J'ai essayé de l'appeler Margharita pour faire couleur locale mais elle m'a envoyé promener, si tant est qu'on puisse se promener sur un radeau de fortune. "Pourquoi pas tequila, tant qu'tu y es ?" avait-elle mugi.
C'est vrai que depuis trois jours qu'elle ne bouffe que du plancton son lait a un arrière-goût de demi-sel – sans compter les flatulences – mais faut pas que je fasse la fine bouche... j’en suis déjà à ma troisième vie et je ne peux pas me permettre de la rateer

Où voir ramer Vegas sur sarthe

vendredi 12 janvier 2018

Pivoine - 13 desserts

2016 – Mon père 

Il s'est certainement passé plein d'événements, petits ou grands, dans le monde… Cette année-là, 2015-2016 – car on peut aussi compter en années scolaires. Avec les attentats de Paris, puis de Bruxelles. Comme une sorte de prolongement. Ou de point final.
Apprendre à vivre avec cela.

Et des voyages. Février 2016, une semaine à Carqueiranne, entre Toulon et Hyères. Bleu de la mer, courtes vagues, entrées maritimes, marché du village, beignets, légumes, tapenade. Orangers à Hyères, lectrice sur la plage de Carqueiranne. Montées en voiture dans l'arrière-pays, soirées passées à cuisiner dans une cuisine lilliputienne. La traversée jusqu'à Porquerolles, le retour à Giens, la confrontation avec les souvenirs de jeunesse. La Méditerranée que je croyais ne jamais revoir. La plage d'argent, à Porquerolles, la sieste dans la vigne abandonnée, le café sur le port, en attendant la navette, le pastis sur la placette de Giens, la veille du départ. Et puis la lente remontée vers le nord. Montagne Ste Victoire, Aix-en-Provence, Orange, Valence, Lyon, tous ces noms lus à l'aller. Etape à Autun. Entre hiver et printemps. Cathédrale, place silencieuse, lueurs qui s'allument, chaleur chinoise et théâtre antique.

Puis le cours de la vie qui reprend. Les samedis où je vais voir mon père. Où je lui raconte l'école. Les cours d'infographie. Mon livre, qu'il montre à tout le monde. Et puis Amsterdam, en juillet. Lui parler d'Amsterdam, du Rijksmuseum. Ronde de nuit, Van Gogh, voyage sur les canaux. En cette année 2016, je vois Amsterdam, «les yeux ouverts».

Un court retour à la maison, puis un nouveau petit voyage – dans l'Eifel. Et le retour. Un coup de fil de mon frère, «Papa voudrait qu'on aille le voir». Il ira le vendredi, j'irai le samedi, avec mon fils, et le jeudi qui suit. J'envoie un petit message à mon père. Et puis je me couche, je dors, un peu agitée, avec un vague malaise que j'ai déjà connu, mais que je n'ai pas reconnu. Le samedi matin, le téléphone sonne. C'est de nouveau mon frère. Et ces mots, qui tombent: papa est décédé.

Mon père, «ce héros», 91 ans – le 19 juin 2016, est mort ce matin, dans son sommeil, paisiblement, comme il l'avait toujours «espéré» pour lui. J'ai raté l'ultime rendez-vous. Mais le 19 juin, je lui ai organisé un dîner d'anniversaire.
Ce samedi-là, j'ai tout fait à l'envers. Au lieu d'aller chez mon fils, puis, ensemble, chez mon père, puis de rentrer en nous disant au-revoir dans le métro, j'ai d'abord rejoint mon fils, nous sommes allés voir mon père, nous avons mangé, bien que je n'aie pas été en état d'avaler quoi que ce soit, et je reste les mains inertes sur le clavier, qu'écrire encore?

Si ce n'est ce long chemin, pour arpenter le deuil, l'épaule bloquée, un an après, jour pour jour, le bras paralysé, et la plongée dans le passé, dans l'histoire de nous quatre, nous étions un père, une mère, un frère, une sœur. Dans l'histoire de nos familles. Et de notre ville. Les questionnements aussi. Ses qualités: les encouragements à créer, qu'il me prodiguait – sans lésiner. Mais aussi ces questions: pourquoi ne m'a-t-il jamais montré la carte de membre de l'Armée Secrète de mon grand-père? Je l'aurais vu autrement, ce grand-père si peu connu.

Mon père, aussi, à son tour, grand-père heureux. Quatre petits-enfants, un arrière-petit-fils. Et mon fils, avec qui il a toujours entretenu une relation privilégiée. Mystérieuse ressemblance entre deux personnalités? Entente particulière? Je ne sais pas…

Pas de larmes éternelles, m'as-tu recommandé, dans une lettre testamentaire…

Non. Cela s'apaise. Mais comme je pense à toi ce soir!

jeudi 11 janvier 2018

Pascal - 13 desserts

Les pièces d’or

2007. Renée Sabran, Giens. C’est l’Hôpital de la région qui récupère tous les grands accidentés, les polytraumatisés, les paralysés, les paraplégiques, les tétraplégiques, les déglingués et, naturellement, mon pote s’était retrouvé dans cette institution spécialisée.
A la vue des autres pensionnaires, pétrifiés, allongés sur leurs lits, souvent handicapés à vie et appareillés de lourds matériels, son cas n’était pas désespéré. Aux bons offices des équipes des soigneurs, des rééducateurs, des kinés, des docteurs et de tout le personnel intensément dévoué à la remise en état des pensionnaires, il avait entrepris un long programme de rééducation.

Dans cet établissement, il règne une indolence réconfortante, une torpeur de cocooning ouatée, une tiédeur de nid rassurante, bien loin des trépidations brutales de la vie extérieure. Même la pesanteur du soleil estival, ses brûlures, ses éclats de lumière éblouissants, sont tempérés par les courants d’air marins qui, eux seuls, cavalent dans les couloirs. Pourtant, je sais bien que derrière cette lenteur feinte, ce sont des cris, des larmes, de la sueur, du sang, des duels sans fin entre courage et abandon, entre espoir et crainte, entre prétention et renoncement, qui déchirent les silences pesants des nuits sans sommeil. Ici, c’est le purgatoire des corps meurtris et l’âme recompte ses membres manquants en cherchant désespérément un semblant d’équilibre.
Dans cette partie souvent perdue d’avance, ce revers de médaille obligatoire où la tricherie n’est pas de mise, chacun des estropiés doit prendre intimement conscience de ses dégâts, quantifier ses restes de motricité et apprendre à survivre avec son handicap.
Et le personnel, omniprésent, vigilant, interface, tampon, mouchoir, confident, ami, pallie au découragement, au dégoût, à l’inutilité, à l’abandon, au désir morbide en opposant optimisme, pondération, Amour, travail, écoute, générosité, et bien d’autres qualités encore, sur le registre de la vraie Humanité. Ici, c’est une ruche de bande d’arrêt d’urgence et si la plupart des abeilles ne peuvent plus voler, on leur apprend à s’accepter comme elles sont et à reprendre goût au Banquet de la Vie, celui des fleurs parfumées. Ces fins psychologues, ces grands connaisseurs de la Souffrance, ils savent parler à tous ces esquintés dans leur chair. Au fracas, ils opposent la pudeur, à la déchéance, ils redonnent de la fierté, à la dépression, sans cesse, ils colorent le ciel en bleu…

En début d’après-midi, quand je suis arrivé dans sa chambre, on venait de lui allouer un fauteuil roulant. Il avait appris à grimper dessus, à s’en débarrasser pour regagner son lit ou encore à se transborder sur une chaise. Autant dire une autonomie digne d’un roi sur son trône !...
Il progressait, mon pote. Jamais il n’avait cédé au découragement, à l’amertume, au désespoir ; si parfois il était traversé par un coup de brouillard, il le cachait bien à son entourage. Et puis, les docteurs étaient optimistes quant à son rétablissement ; ses radios étaient encourageantes, son obstination à retrouver de l’autonomie était flagrante et son entourage participait grandement à sa rééducation.

Naturellement, je me suis attelé aux poignées de son fauteuil ; nous avons franchi la porte de sa chambre et investi, en conquérants joyeux, les longs couloirs. J’étais fier de balader mon pote, de participer à sa liberté d’évasion en le convoyant vers le dehors. J’étais rempli de force et d’abnégation, j’aurais pu l’emporter aussi loin que tous ses délires de témérité.

A deux, nous sommes arrivés à tenir la porte de sortie de son bâtiment purgatoire et nous nous sommes retrouvés dans l’immense parc. Il était heureux comme un gamin découvrant enfin son jardin d’enfants. Il écarquillait les yeux, émerveillé des moindres détails de la Nature. Nous étions applaudis par les épines de pin chavirées dans les remous de la brise méditerranéenne ; les refrains acharnés des cigales racontaient nos exploits et les capiteux parfums de résine fondante chatouillaient nos narines comme des élixirs revigorants.

Enivrés d’air frais, nous avons longé les voitures en stationnement et l’on vantait les qualités de tel ou tel constructeur comme si nous étions au salon de l’auto. On devait banaliser cet exceptionnel pour l’admettre ordinaire dans nos pensées.
Quand on rencontrait des escaliers, on se détournait de notre route en se disant qu’un jour on surmonterait cet obstacle imbécile. C’est moi qui poussais et, pourtant, c’est lui qui transpirait…
Nous avons fait une halte méritée sous les grands platanes. Il a allumé une petite clope ; impressionné, il regardait les volutes danser et s’enfuir bien plus haut que le plafond de sa chambre. Les feuilles, bousculées de soubresauts venteux, laissaient filtrer le soleil et c’était autant de pièces d’or jetées au sol comme des oboles subreptices, des récompenses à tous nos efforts de promenade. Mon pote respirait à fond ; il fermait les yeux. Ses poumons se remplissaient à la cadence soutenue de tous ses émois réveillés dans l’ordre agité de son exaltation souveraine. Mais il fallait repartir, visiter d’autres paysages, respirer d’autres parfums, écouter d’autres refrains, bien différents de ceux de derrière la fenêtre de sa chambre !...
Nous sommes allés voir la mer et ses embruns. Dans la calanque, la mélodie du ressac avait quelque chose de grave et de réjouissant à la fois. La Méditerranée respirait. Les miroitements lointains étaient comme des mèches allumées, des guirlandes de fête, des éclaboussures extraordinaires. Des mouettes planaient comme des cerfs-volants avides d’une destinée d’altitude ; au large, des voiliers butinaient l’écume des vagues en se posant un instant sur les fragiles pétales de leurs dos arrondis ; des cris d’enfants égayaient le panorama avec leurs notes d’effronterie joueuse. Chacun de nos grands soupirs était une signature d’ivresse béate au contrat de la Vie. Nous avons croisé une de ses infirmières et ce fut mille chauds encouragements, mille médailles émérites, à l’ordre de sa persévérance et de ce grand jour de Liberté ! Fier de ses progrès, mon pote s’était redressé dans son fauteuil… Au retour, j’ai eu un peu de mal à ouvrir la porte de son bâtiment car… il dormait profondément…

mercredi 10 janvier 2018

TomTom - 13 desserts

On regrettera 2007


 Ah cette année 2007 ! Par où commencer ? Certainement pas dans l’ordre, mais dans le désordre. Sacré bordel qu’ils nous ont foutu ces deux jeunes de la politique, j’ai nommé Ségo et Sarko. Arrivés comme deux petites pièces de porcelaine dans un paysage d’éléphants, ils ont passionné le pays et fait exploser le taux de participation aux élections. Un débat de premier tour qui restera dans les annales, le néologisme de « peoplitique » pour désigner la mise en avant de la vie privée des femmes et hommes politiques, sans compter les déclarations chocs – « ordre juste » et « bravitude » contre « droite décomplexée » qui « redonnera du pouvoir d’achat aux Français »...Décidément, ces deux nouvelles têtes que beaucoup considéraient à l’époque comme bas de gamme et novatrices nous paraissent bien sérieuses et classiques au vu du spectacle offert en 2017. Résultat : victoire nette de Sarko. L’amie Ségo, en larmes le soir de sa défaite, a pu tranquillement retourner suivre le conseil d’un charmant éléphant aux défenses bien incisives et « s’occuper des gosses ».

En ce lendemain de défaite face à un personnage trop agressif et mauvais en syntaxe, nous, jeunes gauchistes littéraires aux petites têtes encore remplies d’idéaux, sommes arrivés aux couleurs du deuil pour composer notre dissertation d’histoire. Le professeur, vieux loup de mer qui ne manquait pas d’humour, nous balance un « Bon ! Y a des fois comme ça...Ça vous tombe dessus ! Paf ! Bon ! J’avais pourtant préparé ce sujet il y a longtemps... », avant d’annoncer la couleur : « la déliquescence de la gauche entre les deux guerres ». Éclats de rire malgré la pression du devoir.

Trêve de plaisanterie. En 2007, ça rigole plus : interdiction de fumer dans les lieux publics. Soudain, on respire dans les bars et l’odeur de transpiration envahit les dance-floors de discothèques, jusqu’ici plus habitués à celle de la clope. Heureusement, les gérants paniqués équipent rapidement les lieux de diffuseurs de parfums pour tenter – en vain – de cacher cette misère olfactive inopinée.

Mais le grand événement qui a changé un paquet de choses pour nous cette année n’a rien à voir avec les clopes, même s’il fume aussi. J’ai nommé le TGV-Est qui nous a rapproché de la capitale. À peine plus de 90 minutes séparent désormais Paris la Blanche de la cité ducale. Ils en ont de la chance, les Parisiens ! Nous au final, en s’en fout, on est bien ici. Et puis, le Corail c’était tellement moins cher. 

Et puis en y repensant on n’était pas malheureux nous, à consacrer tout notre temps aux lettres, à cette chose que la société dans son ensemble considère comme sans valeur. Un luxe qu’on regrettera dix ans plus tard. On regrettera 2007 car sa crise des subprimes qui éclate en septembre ne laisse encore rien présager du chômage de masse qui allait nous toucher une fois le diplôme en poche. On regrettera 2007, avec sa blague de menace terroriste matérialisée par des sonorités enfantines - le « Plan Vigipirate » -, quand l’Europe vivra dix ans plus tard au rythme des incessants attentats islamistes. Bref. On regrettera 2007 quand on repensera à l’insouciance de notre jeunesse à la fois studieuse et fofolle, nous les adultes responsables, prisonniers d’un monde de plus en plus violent et anxiogène.

mardi 9 janvier 2018

Vegas sur sarthe - 13 desserts

Ça tourne... Fin du monde... 183ième... Clap

En ce vendredi 13 janvier 2012 – jour du poisson et de la sainte Yvette, jour où la France perd son "AAA" qu'elle avait dû gagner dans une pochette surprise – le commandant du vaisseau Costa Concordia qui n'avait ja-ja-jamais-naufragé-ohé-ohé et voulant faire "Ciao Bambina" à des copines restées sur la côte italienne plante quatre mille deux cent trente et une personnes moins lui, ce qui fera dire à Jean Dujardin "C'est lui The Artist !" , éclipsant la réélection de Vladimir Vladimirovitch dit plus simplement Влади́мир Влади́мирович Пу́тин à la présidence de la république de Russie... qui coiffe sur le poteau l'élection de Macky Sall à la présidence du Sénégal avec soixante cinq pour cent des suffrages dont quelques bulletins blancs mais surtout des noirs ce qui défrisera Diocounda Traoré qui devient aussi président intérimaire du Mali mais par intérim, bien vite détrôné par le second tour de France des présidentielles qui aura lieu pertinemment après le premier tour et verra la victoire d'un hollandais de Tulle – François Gérard Georges Nicolas de ses prénoms – juste avant un autre tour de France où Bradley Wiggins décramponne Christopher moins en Froome que d'habitude et éclipsé à son tour par la Foudre jamaïcaine Usain Bolt qui levant les yeux au ciel voit disparaître deux Armstrong : Neil au paradis des astronautes et Lance dans les miasmes du dopage ce qui fait qu'en définitive on retiendra surtout la date du douze décembre 2012 – suite duodécimale remarquable dont tout le monde se fiche aujourd'hui – plutôt que le Vingt Et Un décembre 2012 qui est la 183ième date de fin du monde annoncée depuis l'Antiquité et pour l'instant non avérée.

Cette fois encore on aura échappé à un bombardement de neutrinos qui aurait dû échauffer le noyau de notre brave Terre et déplacer sa croûte terrestre, engloutissant Los Angeles et ses anges, Las Vegas et son péché, le Vatican et son pape, la Maison-Blanche et son pape dans un tsunami digne de Roland Emmerich qui titrera son film : 2012 en anglais (2012 en français)
Clap.

Où voir claper Vegas sur sarthe

Turquoise - 13 desserts




En 2013, la révolution porte mon nom

En l’an deux mille treize de notre ère, parmi de nombreux autres événements,

Barack Obama prête serment pour son second mandat à la Maison Blanche,

la diplomatie russe fait un retour en force au premier plan de la scène internationale,

François premier chamboule la description de fonction du métier de Pape,

le monde arabe est embrasé par de nombreux conflits,

la loi autorisant le mariage pour tous est votée en France,

Angela Merkel atteint les plus hauts sommets, tandis que Silvio Berlusconi ne cesse de dégringoler,

sans oublier que l’immense Nelson Mandela tire sa révérence.

Un jour de juin de cette année-là, je regarde, tout à fait par hasard, « Le journal de la santé », une émission animée par Michel Cymes ; les chroniqueurs vantent les mérites des capteurs d’activité connectés, et donnent des conseils aux téléspectateurs pour qu’ils fassent le bon choix, parmi les nombreux modèles présents sur le marché.

Je retiens que, pour contrôler son poids, marcher dix mille pas par jour est un minimum et, avec la ferme intention de me remettre en mouvement, je me suis rapidement équipée de ce bracelet.

Jamais je n’aurais imaginé qu’un aussi petit objet soit assez puissant pour me quantifier !

Le premier était horrible ; celui que je porte aujourd’hui est nettement plus esthétique et plus performant.

Il enregistre le nombre de pas que je marche chaque jour, la vitesse moyenne, la distance parcourue ; il établit même une série de beaux graphiques pour analyser l’évolution de toutes ces données.

La férue de chiffres que je suis a tout pour être heureuse !

Il me stimule, aussi ; il me gronde quand je mange trop, me dit quand je dois me lever, respirer profondément, me mettre à bouger ; il me félicite quand la journée a été bonne ou quand j’ai perdu quelques centaines de grammes.

Ce n’est pas tout ! L’engin vibre quand le téléphone sonne ou que je reçois un message ; si je le portais pendant la nuit, il enregistrerait même mon sommeil et me dirait chaque matin si j’ai ronflé mais, pour cela, je n’ai pas besoin du du moindre capteur, je reçois l’information directement de Monsieur Turquoise.

 « C’est très bien, ma p’tite dame, me soufflent des voix bienveillantes, mais vous semblez oublier certaines choses ! »

Est-ce bien prudent de confier toutes ces données personnelles à l’homme de la Pomme ? Quelle peut en être l’utilisation ?

Avez-vous déjà calculé le nombre de fois que vous consultez votre écran pendant une journée ? Vos interlocuteurs pensent systématiquement que vous regardez l’heure, et que vous vous ennuyez avec eux.  Est-ce bien cela que vous souhaitez ?

Savez-vous que l’hyper-connectivité est une addiction ?

Vous qui pratiquez le yoga, mangez bio chaque fois que vous en avez l’occasion, êtes très proche de la nature, ne trouvez-vous pas paradoxal d’accepter d’être interrompue en permanence par la vibration de ce parasite ?

Je partage toutes ces objections, et bien d’autres encore ; pour le moment, je les balaie toutes d’un revers de la main.

L’an deux mille treize de notre ère a été celui de ma révolution personnelle !

J’avais vécu les vingt-cinq années précédentes en pesant plus de cent kilos, et la balance en affichait près de cent vingt quand ce bracelet est entré dans ma vie.

Dès réception, j’ai  enfilé le capteur d’activités, pris l’habitude de marcher avec mon chien plusieurs fois par semaine, puis au moins une fois par jour, en allongeant progressivement la promenade ; j’ai ensuite garé ma voiture de plus en plus loin, complété la marche par du vélo ; depuis quelques mois, j’ai même entamé un programme de course à pied, en me fixant l’objectif de participer au « woman race » de Liège le quatre mars prochain.

Quand j’ai commencé à encoder tout ce que je mangeais, ce coach virtuel m’a tout de suite invitée à supprimer la plupart des extras pour me focaliser sur des aliments plus nutritifs ; j’ai ensuite découvert la magie de voir le nombre de calories autorisées augmenter avec l’activité physique.  Intellectuellement, je connaissais toutes ces évidences depuis fort longtemps.  Le voir sur un écran, et agir consciemment sur le phénomène, a eu sur moi un effet déclencheur.

C’était le début du cercle vertueux.

Une fois que la balance a commencé à être sympa, la persévérance a rejoint la motivation, et j’ai perdu quasi cinquante-cinq kilos en trois ans.

Pourtant, je n’ai pas encore atteint le Graal.

Je sais comment prendre du poids.
Je sais aussi comment en perdre.
Je n’ai pas encore trouvé le mode d’emploi pour le maintenir à long terme.

Et si, maintenant, j’utilisais mon intuition pour essayer de stabiliser cet équilibre, toujours fragile, entre l’alimentation et le mouvement  ? Je ne consulterais plus la balance que de temps en temps, et en remplacerais le bracelet connecté par une montre qui se contenterait d’afficher l’heure.

Je n’y suis pas encore, mais j’y travaille !

Où lire Turquoise

lundi 8 janvier 2018

Feldspath - 13 desserts

Dans cette maison perdue au milieu des champs, j'étais persuadée que mon « Bonne année ! » serait prophétique, persuadée qu'avec tout le cœur que j'y avais mis, l'année dans laquelle nous venions de basculer ne pourrait être que bonheur. Bref, j'avais bu. Mais pas seulement, les vapeurs de l'amitié et la fièvre de mes 18 ans à venir me tournaient la tête, et c'était bien.
Quelques jours plus tard, nous partions pour Londres. J'ai aimé cette ville, entièrement. J'ai aimé ses monuments, j'ai aimé sa Tamise, ses pubs, ses quartiers tous si différents, sa reine, ses photos de sa reine, ses tasses avec sa reine, ses musées gigantesques et ennuyeux, ses fish and chips, ses lumières, son rythme, sa vie. Et puis, au milieu du séjour, ça m'a... Je ne sais même pas vraiment pourquoi, parce que, comme j'allais l'écrire sur les nombreux carnets que je remplirais à partir de cette date, c'était déjà arrivé par le passé, ça arrivait tous les jours un peu partout dans le monde. Mais puisque, apparemment, ça n'avait pas choqué que moi, il devait y avoir quelque chose. Il devait vraiment s'être passé quelque chose d'anormal. Des gens avaient été tués. C'était tout. Je ne les connaissais pas.
Mais je ne pouvais m'empêcher de penser que, d'après les informations déformées et différées qui nous parvenaient, les balles avaient dû éteindre leurs consciences alors que nous visitions les cachots de la tour de Londres, satisfaisant notre curiosité morbide pour la diversité des instruments de torture ayant existé. Et puis l'éloignement, sur une place les fleurs et les crayons spontanément déposés autour d'une petite tour Eiffel, la visite de la ville qui se poursuivait, la suite des événements appris par sms, la minute de silence dans le hall d'un musée.
Le séjour s'est terminé, nous sommes rentrés. Et, encore fatiguée d'une nuit dans un bus agité, j'ai enchaîné, dans ma petite ville, sur une marche comme il y en a eu un peu partout. J'avais rarement vu autant de gens dans ma ville.
Janvier est passé, février est arrivé, avec son Bac blanc. Mon année de terminale s'est vite terminée, j'ai pleuré la fin du lycée, et entre oraux louant la liberté et le droit de créer, entre permis et mention, j'ai quitté ma folle meilleure année.
Premier travail d'été et plongeon sans retour dans les études supérieures ; en novembre j'avais presque oublié, qu'on pouvait mourir pour la musique qu'on aimait, ou pour un simple verre de plus à la sortie d'un café.
Si à 17 ans j'ai appris qu'on risquait d'être tué pour son engagement et ses idées, à 18 j'ai compris que son simple plaisir pouvait signifier la fin des idées, mais ce au milieu de ma plus belle année. Alors le 31 décembre 2015, comme tous ceux qui ont suivi, j'ai souhaité avec conviction, une « Bonne année ! »

samedi 6 janvier 2018

Emma - 13 desserts

















Image wikipedia : Ōnamazu le poisson chat, chevauché par Takemikazuchi





2011 est une année que je n'oublierai jamais. A cause de toi, David.
  

Dans un de tes mails, (je ne sais plus si c'est le dernier, le douze février 2011, que j'ai lu alors que tu étais mort depuis quelques heures, sans préavis, au bout du monde), tu disais que la marche du monde ressemblait à un jeu vidéo inspiré de Shakespeare : une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien, avec ses rois et ses tyrans, toujours animée par la vanité, la cruauté, la cupidité, et la jalousie.

Quoique justement, en 2011, l'espace d'un illusoire et long "printemps", dans les pays de soleil, les tyrannies allaient s'écrouler comme un château de cartes. Mais presque toujours le chaos remplace la misère… 
House of cards, pourrait-on penser aujourd'hui, avec le recul. Le cynisme comme religion.

En mars, "namazu", le diabolique poisson chat, s'est réveillé ; en s'ébrouant il a secoué Fukushima installé sur son dos. Quelle idée saugrenue aussi de se poser sur le dos d'un poisson chat !

Le deux mai, Mister President annonce la fin de l'homme le plus recherché de la planète, qui paraît-il regardait Tom et Jerry et du porno dans sa tanière, après une traque de dix ans à plusieurs centaines de milliards de dollars ; on pourra bientôt suivre ça comme une série télé, ou un jeu vidéo, avec des képis étoilés dans des salles tapissées d'écrans de contrôle, et l'angoissante progression aux infra rouges des justiciers casqués.
Vingt-trois justiciers, dont vingt et un seront morts avant deux ans. Un métier à risques.

Mais Eros et Thanatos se disputent la toile, cet événement est rapidement occulté par l'arrestation du maître du monde, ou du moins de sa tire-lire, pour batifolage inapproprié, programmé, selon certains. Exit un ex futur président...

Et voilà qu'en juillet, alors que chez nous le polar scandinave explose, le jeu vidéo se déplace dans l'un des pays les plus riches du monde, le plus démocratique et le plus pacifique, où chatoient les aurores boréales : un blond viking y massacre soixante-seize personnes.

En octobre meurt le génie visionnaire de la pomme, grand esclavagiste des temps modernes, et quelques jours plus tard, grâce aux merveilleux appareils qu'il a conçus, le monde entier peut suivre en direct le lynchage d'un prince oriental devant qui les grands se prosternaient la veille. Quand le peuple devient populace il égale ses tyrans en cruauté.

Sinon, 2011 porte son lot habituel de mariages princiers et tralalas désuets, qui ressuscitent de croustillants scandales oubliés, de décès de célébrités, (curieusement, disait je-ne-sais-plus-qui, on ne fête jamais la naissance de célébrités - sauf si elle est signalée par une étoile) ; qui se souvient que c'est cette année-là qu'au CERN on dépasse la prétendue infranchissable vitesse de la lumière, que la population de la terre franchit le cap des sept milliards d'êtres humains, que la (toujours) perfide Albion se désolidarise (déjà) de la zone euro ?

Tu n'as pas vu tout cela, David, tu es mort bêtement (mais n'est-ce pas toujours le cas ?) dans une mission pour laquelle tu te dévouais sans illusion et sans espérance ; tu aurais pu dire, avec William que tu aimais citer : L'enfer est vide, tous les démons sont ici.