vendredi 31 mars 2017

Modération des commentaires

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vendredi 9 décembre 2016

Arpenteur d'Etoiles - Café Brune


La part d’ombre

C’est une femme désabusée qui s’est assise, ce matin-là, à cette table un peu en retrait du comptoir du Café Brune. La terrasse est ouverte et les tables sont équipées pour le repas de midi. Quelques minutes plus tard, un homme s’installe à côté d’elle. Le couple est assis en face de moi, mais perpendiculairement. Ils se mettent à côté l’un de l’autre pour que chacun profite de ce premier soleil qui inonde le trottoir.

- Vous avez fait votre choix, me demande la serveuse.
Elle a les hanches trop larges et la taille un peu haute. Elle ressemble à une espèce d’échassier aquatique. Cependant elle sourit derrière ses lunettes. Elle doit être étudiante et travaille au restaurant pour arrondir ses fins de mois.
- Une entrecôte bleue avec salade et une demi bouteille d’eau gazeuse.
- Très bien.
Le service arrive rapidement :
- Attention l’assiette est très chaude, monsieur.
Je commence à couper la viande. La cuisson est parfaite. J’enlève le tour un peu dur. Je pense que ce que je viens de mettre négligemment sur le côté, certains le mâcheraient pendant des heures pour se donner l’illusion de se nourrir. Dans les pays où je suis allé avant.

L’homme passe distraitement la main dans le dos de sa compagne. Un geste mécanique. Je vois leurs profils pendant qu’ils détaillent la carte. Elle a mis ses lunettes de soleil sur son front. Elle a l’air intellectuel ainsi. Elle boit un peu d’eau et fouille dans son sac. Elle retire un paquet de cigarettes et en allume une. La fumée l’environne un instant. Il appuie un peu plus sa main. Elle secoue les épaules, énervée. Elle émet un court rire forcé. Je crois que je ne l’aime pas. Elle est du genre rongeur. Son nez pointu est de fouine. Ses petits yeux de musaraigne. Il tente un baiser dans le cou. Elle s’écarte à peine. Suffisamment pour que ses lèvres ne la touchent pas. Lui est plutôt du genre chien. Gros chien un peu lourd. Un chien et une musaraigne.

Puis le déclic survient. Un flash dans ma tête.
Et les paroles de la cérémonie qui dansent devant moi, sur la nappe en papier :
Lorsque les dieux oiseaux
Descendaient sur la terre
En lentes arabesques
Au dessus des llanos


Il y a longtemps que je ne les avais plus lues. Depuis la dernière fois. Il y a des dizaines et des dizaines de lunes. Je suis content que les esprits me visitent à nouveau.

En face de moi la conversation est montée d’un ton. Les reproches. La voix plus aigüe. Les mains qui se crispent et qui tremblent. Lui ne dit rien. Il s’est tassé sur sa chaise et regarde droit devant. Elle s’agite, fait des gestes avec ses couverts. Puis elle se lève brutalement, renverse la carafe d’eau et file sans se retourner.

Un calme impressionnant suit. Les discussions autour reprennent peu à peu. Quelques sourires narquois. Des anecdotes semblables seront bientôt racontées aux tables voisines. On n’ose pas encore.

Je finis mon café, paie rapidement et part dans sa direction. Le chien est prostré, la tête dans les pattes. La musaraigne trotte loin devant. Mes yeux ont commencé à changer. Je vois avec de plus en plus d’acuité. De plus en plus loin. Elle est devant avec sa démarche rapide et ses yeux de fouine fixant le trottoir. Les mots qui dansent sur le bitume
Les indiens Ichacos
Fumaient herbes amères
Et s’élevaient presque
Plus haut qu’Altiplano


Il me faut vite un coin tranquille. Cette allée fera l’affaire. Je reste un moment dans l’abri. La transformation a commencé à s’opérer. Ma taille change. Je ne marche plus, je vole. Les ailes me portent. Je suis monté au dessus de la ville. Je suis l’aigle. La musaraigne est là, juste en dessous. La prière monte en moi. Je suis invincible.

Depuis loin, le Chamane
Savait sortir des corps
Les âmes des mortels
Pour voler avec eux.
Et ils suivaient leurs mânes
Et parlaient avec les morts
N’avaient pas besoin d’yeux


Elle aborde un grand parking. C’est maintenant. Je pique vers elle. Ma proie. La proie de l’aigle. Mes serres la frappent. Elle s’écroule. Morte. Son âme sombre est emmenée par les esprits des chacals.

… / …

- Alors Dethiers, premières constations ?
- Une femme morte alors qu’elle allait prendre sa voiture.
- Accident cardiaque, malaise … ?
- J’ose à peine vous le dire monsieur le commissaire, mais le légiste a juste remarqué des ecchymoses au cou … en forme de patte d’animal ; plutôt de serres, même.

Le commissaire Pacôme blêmit.
- Un témoin ?
- Non personne n’a rien vu. Ah, si. Un gamin dit avoir vu un aigle s’envoler ; ou un grand oiseau comme ça. Rien de sérieux quoi !
- Je crois qu’"Il" est revenu, Dethiers.
- Qui donc commissaire ?
- Celui qu’on a appelé "le Condor", ou "l’Esprit des Andes". Plusieurs meurtres à son actif. Toujours le même scénario. Pas de mobile apparent. Des marques de serres aux cous des victimes. Un éventuel témoin ayant vu un grand oiseau venu de nulle part. J’ai tout lu, tout étudié. On a passé au peigne fin toutes les scènes de crime. Il n’y a rien. Rien.
- Dernièrement j’ai écouté les profileurs les plus crédibles de nos services. L’un d’eux échafaudent une théorie fumeuse liée au chamanisme et aux totems. Il m’a parlé d’une tribu indienne du fin fond du Pérou : les Ichacos. Il paraît qu’ils savent "apprivoiser" la part d’ombre de certaines personnes prédestinées. A elles seules, alors, tout est permis.
Vous savez quoi, Dethiers ?
- Non, commissaire
- Je crois qu’il a raison …

jeudi 8 décembre 2016

Marité - Café Brune

Au Brune.

C'est une femme désabusée qui s'est assise, ce matin-là, à cette table un peu en retrait du comptoir du café Brune. Sans même y penser, elle s'est dirigée vers ce coin discret de la salle, leur coin près d'une fenêtre, à l'abri des regards, des plantes vertes faisant opportunément écran. C'était dans ce bar qu'ils s'étaient rencontrés la première fois. Elle se souvient parfaitement de ce jour où leurs regards se sont croisés et où tout était dit. Depuis, ils se retrouvaient toujours au Brune. Elle arrivait la première. C'est là qu'elle l'attendait, surveillant sa venue. Elle savourait ces instants qui n'étaient que promesse malgré son impatience de lui.

Ce matin, elle lève pensivement la tête et regarde, malgré elle, le trottoir d'en face. Et s'il venait quand même ? Faire comme si cette lettre n'avait jamais existé. Comme si cette journée allait encore porter leur bonheur, leur insouciance. Mais elle sait que leur histoire s'achève et elle s'interroge : comment, du jour au lendemain, tirer un trait sur ces trois années où elle n'a vécu que pour lui. Elle a tout accepté, son refus de quitter sa femme, leurs rendez-vous en dent de scie, ses départs précipités. Elle, elle n'a, elle n'avait que lui. Malgré tout, elle l'a aimé passionnément et s'accommodait de cette vie décousue et incertaine. Son cœur se serre et les larmes l'aveuglent.

Le garçon s'approche et demande s'il doit servir deux petits déjeûners comme d'habitude. Elle répond un peu sèchement :" un café serré suffira, merci." Elle a bien remarqué son hésitation et son regard appuyé. Qu'il pense ce qu'il veut après tout !

Elle ne se sent pas bien. Les odeurs mêlées de café et d'alcool fort lui donnent la nausée.

Et puis ce bruit incessant de verres et de tasses qui s'entrechoquent l'agace. Elle ne supporte plus les rires des jeunes gens qui s'invectivent juste à côté, les exclamations des quatre retraités qui commentent les nouvelles en lisant le journal comme chaque matin. D'habitude, elle se moquait bien de tout cela. Elle ne le remarquait même pas. Il suffit d'une lettre pour changer le cours d'une journée, d'une vie.

Elle va partir. Elle se lève brusquement en bousculant sa chaise. Mais elle s'arrête, interdite : il traverse la rue. Elle n'en croit pas ses yeux. Il entoure les épaules d'une jeune femme blonde qu'elle ne connaît pas. Sans réfléchir, elle se retourne pour se cacher et le rouge de la honte lui monte au front. Qu'est ce qui lui prend ? Honte de quoi ? Elle se redresse fièrement. S'il a l'audace de venir s'installer au Brune avec sa nouvelle conquête, elle passera devant eux sans même un regard. Quel mufle !

Elle qui pensait avoir tout vécu, tout enduré, s'aperçoit ainsi qu'elle s'est trompée.

mardi 6 décembre 2016

Pascal - Café Brune

Octave 

C’est un homme désabusé qui s’est assis, ce matin-là, à cette table un peu en retrait du comptoir du Café Brune. Il tient un livre entre les mains ; il le soupèse, l’ouvre, écarte les pages, le referme, le pose devant lui en l’observant comme s’il allait s’envoler. Depuis le temps que je suis serveur, ici, j’ai l’habitude de ces artistes en vadrouille, de ces poètes en manque, de ces musiciens sans sonate, de ces peintres en maraude de leurs sentiments les plus exacerbés. Celui-là, je pourrais facilement traduire ses sourires, ses rictus, ses murmures, ses larmes, ses plaintes silencieuses…

…Quand j’ai fini d’écrire un livre, c’est comme quand j’ai fini d’aimer une maîtresse. Ma plume retrouve son rocher d’Excalibur et, dorénavant, la belle dort à jamais entre les couvertures. Naturellement, quand je les ouvre, des rires et des murmures en liberté s’échappent et courent jusque dans la marge. J’entends les échos de sa voix, je reconnais le goût de sa bouche ; en caressant les pages, je retrouve la douceur de sa peau.

A langueur de paragraphes, elle est là, allongée, lascive, dans l’ombre d’une idée lumineuse, virevoltante entre tribulation et persécution, ou jaillissante comme une figure de proue traversant la vague tourmenteuse.

Elle était l’encre de mes impressions les plus chevaleresques, l’étendard de mes sentiments les plus pieux, l’épée magique de mon audace, la force de ma rage, la sueur de mon courage, l’emblème de ma foi. Il me semble avoir tout mis, tout donné, tout jeté sur le papier mais ce n’est pas encore assez. A force de tourner les pages, j’ai le parfum de l’encre au bout des doigts. Tout au long de cette aventure de prestidigitation, je l’ai habillée de métaphores, bercée d’adjectifs enlumineurs, dénudée avec des guirlandes d’épithètes flatteurs. J’ai mis du cœur à l’ouvrage, de l’âme, des sentiments ; le bien et le mal s’équilibraient et la Mort conciliante, l’inéluctable, celle en pente douce, n’était qu’un projet encore futuriste.

Ces chapitres enthousiastes m’enivrent avec tous ces suaves parfums de passé ; c’était bien de soupirer si près de ses émois. Encore séducteur, je voudrais prolonger ce livre, le remplir avec des tonnes d’alinéas bouillonnants, des consonances entêtantes, des comparaisons luxuriantes, des effleurements épistolaires insatiables. Mais tout a un début et tout a une fin. A la dernière page, elle est si loin que mes adieux se perdent seuls, sans témoin. Le poids de ce livre est le poids de mon cœur… 

Dehors, c’est le vide sidéral, l’infernale page blanche, un drapeau blanc d’infortune. C’est de nouveau l’inconnu, c’est le marasme des interrogations toutes plus ou moins farfelues. Comment sera le profil de la prochaine femelle ? Est-ce que ses effluves m’enivreront ? Consolatrice, saura t-elle me prendre dans ses bras ? Guerrière, sera t-elle capable de repousser mes cauchemars ? Séductrice, saura t-elle me faire rêver des rêves qui ne parlent que d’elle ?...

Encre bleue ou encre noire, encore et toujours insouciante, une partie de moi veut repartir en excursion d’un autre corps mais l’autre, plus pragmatique, me supplie de garder mes distances. Les plaies au cœur ne se ferment jamais complètement ; elles auraient même tendance à saboter les esquisses d’un nouvel Amour… 

Je cherche une chimère chagrine, une fée obsédante, une copine de plumard, une pas trop snob, une balayeuse de tourments, une attendrissante ingénue. A cette heure de solitude, qui aura l’heur de ma plume passionnée ? Quelle sera ma prochaine héroïne, ma future victime, l’heureuse élue de mes points de suspension, comme des colliers de perles en intarissables décorations ? En quoi vais-je l’affubler ? Comment vais-je la déguiser ? L’apprivoiser ? La garder ? Comment vais-je la croquer ? A pleines dents, en fruit mûr, en futur d’admiration forcenée ? En noire, en veuve inconsolable, que seule ma témérité de littérateur pourra dérider ?...

Non, ce sera une éphémère passante qu’un simple zéphyr emportera ; une dame aux camélias, une maladive, une aux toussotements tabagiques incessants ; une simple d’esprit, une aussi folle que moi, pour partager des grands moments d’illusion ; une voyageuse, une baroudeuse, toujours entre deux gares, entre deux amants, entre deux expéditions. Pourquoi pas une ensorceleuse avec des yeux de braise, des talons aiguilles et un corps de sirène tarifée ?

Non, une découpeuse d’âme, une au regard acéré comme les griffes d’un rapace, une saignante qui déchire le cœur comme un vulgaire morceau de viande ! J’en connais plein !

Ou alors, une Juliette imprenable perchée sur un balcon trop haut pour une échelle trop petite ! Non ! Ce sera une icône, une célébrité, une première page de Match, une première de la classe ! Une épicurienne, une adepte de la bonne chair, une jouisseuse qui rote l’Amour comme après un bon repas ! Une sainte ! Une investie du devoir divin ! Une qui pourra soigner toutes ces mauvaises pensées qui me ceignent le front comme des épines trop blessantes ! Une potiche ! Je veux une potiche ! Une qu’on sort au soleil pour la faire briller au milieu d’un parterre de séducteurs envieux ! Une qu’on promène de magasins en restaurants, de grands boulevards en boîtes de nuit tendance mais à qui on tient la portière pour ne pas qu’elle esquinte la bagnole ! Une artiste, une musicienne toujours à l’unisson ! Au même diapason, je jouerai avec la clé de son corps, je serai son Octave, je mettrai une note sur chacun de ses frissons, un soupir brûlant sur chacune de mes missions d’amoureux !... Une belle baba cool épilée ! L’Amour plus que nu, l’Amour imberbe, l’Amour tout cru ! J’ai trouvé ! Une bégayeuse, pour qu’elle me répète deux fois plus souvent qu’elle m’aime !... Je crois que la terre n’est pas assez grande pour trouver celle que je cherche…

Aura-t-elle le pouvoir exclusif de l’égérie, l’aura d’une vierge, le corps d’une déesse et les envies d’une chienne ? Saura t-elle émerveiller mon âme et multiplier mes ardeurs ? Remplir mon stylo d’une sève aussi attentive que lubrique ? Est-ce qu’elle saura aiguiser mes sens, exalter mon imagination, tyranniser mon intenable situation d’indépendant ? Saura t-elle me rendre aveugle et sourd au point que je la peigne avec ses plus beaux atours ? Saura t-elle me subjuguer jusqu’à ce que je perde toute notion de la réalité ?... 

Là, dans l’intimité idéaliste, séductrice éternelle, elle renaît de ses cendres ; c’est une Pénélope, un peu salope, une Cassandre, au corps à prendre, une Déméter callipyge, une Esméralda et ses vestiges, une Chimène promenant sa peine, une Shéhérazade pour l’exotisme, une Messaline pour l’érotisme, une Dame Jeanne pour entretenir l’alcoolisme, car il en faut pour financer le mirage…

Debout, les majuscules ! Rimez, les opuscules ! Arrondissez-vous, les virgules ! Aiguisons les circonflexes, pointons les trémas, saluons avec les aigus, oublions les graves !… Valse, ma plume, valse ! Marie les consonnes et les voyelles ! Délie les mots ! Cours sur le papier, on va couronner cette postulante !...

Entre les volets entrouverts, elle est hologramme, je la vois danser dans la poussière du soleil capricieux. Canapé bleu, champagne frappé, flûtes accordées, le poids des mots la vêt d’un auguste manteau ; sa voix est cristalline mais les silences la déshabillent au gré de ma pudeur vagabonde. Les arcs-en-ciel, les aurores boréales, les étoiles filantes, forcément, tout ça, c’est dans l’affiche de ses yeux ; c’est le bagage habituel pour me faire décoller, voir plus haut…

Insatiable, je l’inonderai dans l’encre bleue de mes désirs les plus aiguisés ; pour tromper l’ennui, entre parenthèses et entre guillemets, on pataugera dans le stupre et l’indécence. On aura plein d’enfants sans prénom, ce sera notre revanche sur les obligations des couples laborieux. Elle sera jalouse, hypocrite, machiavélique, dangereuse, venimeuse, parce qu’il faut avoir mal pour bien aimer…

Alors, poète épris et mâle assidu, je la peindrai de mots cavaliers de la première lettre capitale jusqu’au point final ; chapitre après chapitre, page après page, je la décorerai de mes desseins les plus exhaustifs. Pour l’éblouir, j’allumerai des étoiles dans ses yeux, je lui offrirai des fleurs en tenant les épines, des bijoux pour occuper son cafard, des voyages pour qu’elle apprécie les retours. Et quand j’aurai fini son livre, j’aurai fini de l’aimer…

Son café doit être froid…

Vegas sur sarthe - Café Brune

”J'ai envie de... voter Jadot”

C’est un homme désabusé qui s’est assis, ce matin-là, à cette table un peu en retrait du comptoir du Café Brune.
Il lui semblait avoir toujours bien fait les choses depuis qu'il était en âge d'entreprendre.
Le permis de conduire une Twingo neuve à vingt ans, le permis d'épouser Germaine à vingt cinq ans, le permis de construire leur pavillon à La Garenne-Colombes, le permis de camper chaque année au Saint Maurice à Palavas-les-Flots emplacement 28...
Il avait fait consciencieusement deux enfants virgule un arrondis à deux avec la même femme dans la tranche d'âge adéquate et leur avait payé plus tard leurs permis de conduire sa vieille Twingo...
“Qu'est-ce que je vous sers, M'sieur?”
“Euh... une bière. C'est ce qu'on sert normalement, non?”
Le garçon tourne les talons en grommelant :”Alors une 50 Kronembourg”
C'est trop tard, il aurait préféré une Carlsberg.
Carlsberg... ça lui rappelait son service militaire à Saverne en 70!
Contingent 70-08. La caserne, la bière, la bite au cirage, le lit en portefeuille. Il en était ressorti normal, comme avant.

Il aurait adoré emmener Germaine en Alsace mais elle n'aimait pas l'Alsace ou plutôt elle était sûre qu'elle aurait détesté l'Alsace, ses cigognes et son baeckeoffe.
Il avait voté à droite comme les voisins et puis les voisins étaient partis alors il avait voté à gauche comme ses nouveaux voisins mais ça n'avait rien changé.
Alors? Qu'est-ce qui clochait au point que tout soit anormalement normal?
La nuit – entraîné à ne pas dormir – il échafaudait des plans insensés, escroquait son patron, faisait un enfant à sa secrétaire, écoutait Kendji Girac en boucle sur son iPod, votait écologiste à l'insu de tout le monde...
La journée il luttait pour ne pas dormir jusqu'au soir, un combat qu'il gagnait à chaque fois, dopé par l'exubérance de Germaine.

Ce samedi matin il a quitté son canapé sans trop savoir pourquoi, a marché d'un pas rapide jusqu'au Café Brune où il s'est installé à une table un peu en retrait du comptoir et a commandé bizarrement une Carlsberg qui a goût de Kronembourg.
A la table voisine une femme entre deux âges ni blonde ni brune – entre deux couleurs – se trémousse en tirant sur une jupe aussi chic que courte.
Il esquisse un maigre sourire auquel elle répond par un vrai franc sourire. Maintenant elle est parfaitement brune, noir corbeau. Comment font-elles pour faire ça?
Germaine n'aimerait pas qu'il sourie à une femme brune ou même blonde, du moins il sait qu'elle n'aurait pas apprécié qu'il sourie à cette femme entre deux âges, qu'il s'assoie à sa table jusqu'à toucher son genou.
“J'ai envie de... voter Jadot pour Europe Ecologie-les Verts” bredouille t-il.
Elle éclate de rire.
Qu'est-ce qui lui a pris d'engager la conversation là-dessus?
Il a une folle envie de plein de choses sauf de parler écologie à cet instant... il se noie dans sa Kronembourg histoire de cacher son trouble.
Est-ce qu'ils ont pensé à l'agriculture raisonnée chez Kronembourg?
“Les Verts... moi aussi” dit-elle d'une voix exquise.
Comment une brune entre deux âges fait-elle pour avoir une voix si exquise?
Il s'étrangle, tousse, suffoque à la limite de l'asphyxie.
Ça serait trop con... pas maintenant!


lundi 5 décembre 2016

Laura Vanel-Coytte - Café Brune

C’est un une femme désabusée qui s’est assise, ce matin-là,
A cette table un peu en retrait du comptoir du Café Brune.
Elle aimait ce café tenu par un sosie de Lio dont « Les brunes
Comptent pas pour des prunes » avait inspiré pour le café ce nom là.

La femme désabusée était blonde et se prénommait d’ailleurs Blondie
En hommage à la chanteuse du groupe qui portait aussi ce nom
Comme ce groupe, elle avait eu son quart d’heure de renom.
La sonnerie de son portable était leur tube planétaire « Call me »

Blondie et Lio ne se reconnaissait pas dans la musique de maintenant
Elle connaissait des noms comme « Christine and the Queens » et « BBBrunes »
Mais elles étaient restées coincées dans les quatre-vingt, le temps
De leur adolescence, une époque sans sida, insouciante et prospère

Lio reçut un appel d’un fantôme des années soixante, Lucky Blondo
Elle informa Blondie que leur ami, sosie du chanteur éponyme était mourant
« Rien qu’une larme » passait dans le juke box scintillant
Et rien ne convenait mieux à son agonie que sa chanson mélo

Lio recommença à s’affairer derrière le comptoir
Blondie se dit qu’elle devrait refaire des racines noires
Elle qui pensait avoir tout vécu, tout enduré,
S’apercevait ainsi qu’elle s’était trompée.


Semaine du 5 au 11 décembre 2016 - Café Brune

Cette semaine, foin de proverbes ou de maximes, à moins que vous en ayez envie :)

Nous vous proposons un thème, initié par Chri lors de la dernière "Foire aux thème" :

"Votre texte (en prose ou en vers) commencera par cette phrase :

C’est un homme (une femme) désabusé(e) qui s’est assis(e), ce matin-là, à cette table un peu en retrait du comptoir du Café Brune.

Ou votre texte se terminera par cette phrase :

Lui, (elle) qui pensait avoir tout vécu, tout enduré, s’apercevait ainsi qu’il (elle) s’était trompé(e).

Ou bien les deux."

Vous pouvez aussi proposer plusieurs textes

A vous de laisser parler votre imagination entre ses diverses possibilités, et de nous envoyer votre écrit avant dimanche 11 décembre minuit à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com

dimanche 4 décembre 2016

Mabata - Proverbes et maximes

-          Dis donc, il tombe des cordes aujourd'hui !
-          Tu l'as dit. En plus, je suis de mauvais poil !
-          Qu'est-ce qui t'arrive ?
-          Alice m'a posé un lapin ! J'ai battu la campagne tout l'après-midi en l'attendant !
-          Ben merde alors ! j'en reviens pas.
-          Moi non plus ! D'accord, ça faisait des mois qu'on tirait le diable par la queue, mais je lui aurais décroché la lune moi, à cette gonzesse là !
-          Je voudrais pas mettre les pieds dans le plat, mais t'aurais pas eu les yeux plus gros que le ventre, toi, avec cette nana ?
-          Pourquoi tu dis ça ?
-          Tu sais, elle est connue comme le loup blanc, elle ne pense qu'à se dorer la pilule…
-          Qu'est-ce que tu me racontes ? C'est à dormir debout ton histoire ! Alice, c'est une bosseuse ! Et en plus, elle a un cœur d'or !
-          Hum… Hum…
-          Quoi hum, hum ?
-          Non, rien. J'ai un chat dans la gorge, c'est tout.
-          T'es sûr ? T'es pas malade au moins ? Tu vas pas nous passer l'arme à gauche ?
-          Mais non… Un chat dans la gorge j’te dis. C'est pas la mer à boire quand même !
-          Si tu le dis…

mercredi 30 novembre 2016

Vegas sur sarthe - Proverbes et maximes

Peau de banane

Quand je me suis entendu lui dire “Rien ne sert de courir il fallait partir à point”, j'ai compris que quelque chose clochait.
D'accord, j'ai horreur du café froid.
C'est vrai qu'elle ignorait où les choses se trouvaient dans ma cuisine et c'est ce qui me chagrinait à chaque fois que je ramenais une nouvelle conquête la veille à la maison.
Du coup elle est partie très vite – à peine rhabillée – comme toutes les autres.
Je suis sorti du lit en trombe “statistiquement le lit est l'endroit le plus dangereux du monde : 99% des gens y avalent leur bulletin de naissance” me souffla une petite voix que je connaissais bien, la mienne.
Pourtant la veille je m'y étais senti bien vivant à en croire les vocalises de cette... comment s'appelait-elle déjà... jà... “jamais deux sans trois” grinça la petite voix sur l'air d'Il était un petit navire avant de déclamer: “L'avenir appartient à celui qui se lève tôt”
Cette bizarrerie commençait déjà à me courir sur le système.
Pendant que je m'habillais je me souvins avoir eu un pote à la fac qui faisait ça tout le temps...
Maxime, qu'est-ce qu'il était fatigant avec ça, Maxime... toujours un truc à dire!

Au pied de l'immeuble, un crachin glacial acheva de me mettre de mauvaise humeur. “Pluie du matin n'arrête pas le pèlerin” siffla la voix entre mes dents contrariées; j'avançai bouche cousue vers un petit groupe de locataires qui commentaient bruyamment les résultats de la primaire de la droite.
“Ca va bien M'sieur Vegas?”
Qu'est-ce qui m'a pris de leur répondre Tout a une fin, sauf la banane qui en a deux”
Ils m'ont regardé d'un air bizarre, surtout le concierge qui m'a demandé sur un ton soupçonneux “Et c'est qui d'après vous la banane?”
Pas facile de répondre à ça quand on ne connait pas vraiment les idées politiques du concierge de son immeuble.
Cette bizarrerie ne pouvait qu'être l'oeuvre de feu-ma-dernière-conquête, un sort que m'aurait jeté cette énième pourvoyeuse de café froid.
Le crachin avait laissé place à la pluie.
J'ai bredouillé sans trop y croire Un homme qui se noie s'agrippe à l'eau”.

Longtemps après une sirène d'ambulance a retenti. J'ai gueulé “Les sirènes finissent en queue de poisson...”
On m'emportait, on me demandait de dire quelque chose, n'importe quoi... alors j'ai dit ”Il faudrait tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler”
J'ai cru entendre “On va vous soigner” avant de glisser tout à fait.

Où rendre visite à Vegas sur sarthe

mardi 29 novembre 2016

Célestine - Proverbes et maximes

Une histoire banale

Un jour, vous Le rencontrez. C’est Lui, vous le savez. Il est grand, il est beau, il sent bon le sable chaud. Tout nouveau tout beau. Celui-là, il est pour vous, qui se ressemble s’assemble, et comme un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras, le sort en est jeté : vous l’épousez… Il est l’exception qui confirme la règle. Vous êtes jeunes et insouciants. Tout vient à point à qui a su attendre, et aux innocents les mains pleines. Le cercle de famille applaudit à grand bruit.

Il faut que jeunesse se passe, et à deux on est moins seuls. Alors il tourne sept fois sa langue dans votre bouche, abondance de bien ne nuit pas, vous vivez d’amour et d’eau fraîche, ventre affamé n’a point d’oreille, ce que femme veut, Dieu le veut. Il ne dit jamais Fontaine, je ne boirai pas de ton eau.

Petit à petit, l’oiseau fait son nid. A bon chat, bon rat, la famille s’agrandit. Qui veut la fin veut les moyens, il obtient une promotion. Quand le vin est tiré, il faut le boire, et vous croulez sous les crédits. Une hirondelle ne fait pas le printemps, plaie d’argent n’est pas mortelle, mais il dit que vous travaillez trop, c’est l’hôpital qui se moque de la charité.

Ca y est ! Le ver est dans le fruit, qui trop embrasse mal étreint, il ne faut jurer de rien. Vous vouliez voyager loin et ménager votre monture, mais voilà qu’il préfère s’adresser au bon dieu qu’à vos seins. Qui a bu boira et il boit plus que de raison. Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire, mais pourquoi soupire-t-il si fort et pourquoi ne rentre-t-il pas ? Il y loin de la coupe aux lèvres, pas de nouvelles, bonnes nouvelles, vous tentez de vous rassurer, c’est beaucoup de bruit pour rien, à chaque jour suffit sa peine, qui peut le plus peut le moins et ça ira mieux demain.

Mais demain, ça ne va pas mieux, alors l’occasion faisant le larron, qui va à la chasse perd sa place, comme on fait son lit, on se couche, mais ce n’est plus avec l’être aimé. La nuit tous les chats sont gris, loin du cœur et loin des yeux.

C’est œil pour œil et dent pour dent, puisqu’il a jeté le manche après la cognée, un de perdu, dix de retrouvés.

Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Qui sème le vent récolte la tempête. Les grandes douleurs sont muettes, mais on ne vous y reprendra plus. Pleurs qui roulent n’amassent pas mousse. Chat échaudé craint l’eau froide, autant en emporte le vent…Tant est allée la cruche à l’eau qu’à la fin elle a réfléchi : à quelque chose, malheur est bon, une femme avertie en vaut deux et charité bien ordonnée commence par soi-même. Le chat parti, la souris danse…Contentement passe richesse et dans le doute, abstiens-toi.
Mais…il y a toujours un mais.

Un jour, vous en rencontrerez un. Ce sera lui, vous le savez. Il sera grand, il sera beau, il sentira le sable chaud...


Laura Vanel-Coytte - Proverbes et maximes

Noël au balcon

Impossible d’échapper à la météo, le sujet-bateau par excellence
Celui qui ne mange pas de pain, qui ne fâche personne, quoique
Heureusement qu’on ne peut pas choisir chacun sa météo, ma brave dame
Sinon, ce serrait la troisième guerre mondiale, déjà qu’on nous donne
Que des bonnes nouvelles au journal télévisé, un complot, vous dis-je.
On n’a beau y résister, faire l’indifférent, celui que la météo indiffère,
Si on ne parle pas de météo et dictons météorologiques, on s’éloigne des autres
Alors on participe même du bout des lèvres : on acquiesce sans enthousiasme
Aux souvenirs des anciens et des plus jeunes en voie de sénilité précoce
Qui nous dit qu’ils n’ont jamais vu ça une telle douceur en novembre
Et que, c’est sûr, on va le payer plus tard, on aura un hiver rude
Moi, je vous le dis, dans mon enfance, on allait à l’école, dans la neige
Quand il a gelé le matin, les mêmes ont dit que quand même
C’est trop tôt, ces températures négatives, vous ne vous rendez pas compte
Quoique, si ça se trouve, on aura un « Noel au balcon » et là, à « Pâques
Au tison », on regrettera d’avoir mangé dehors un midi de novembre !
Moi, non, je vous assure, je râle aussi parce qu’il faut bien être sociable
Et qu’il faut mieux parler météo que dire du mal de son voisin ou parler politique
Et la religion, ça, ça divise les familles comme de dire qu’on des problèmes
Financiers ; ne dit-on pas que « L’argent est le nerf de la guerre » ; bon j’interprète
A mon gré, j’ai bien le droit aussi d’être de mauvaise foi, « Famille,
Je vous hais » disait le philosophe qui se pâmait devant Fidel Castro, comme
Quoi, « L’erreur est humaine » et qui n’a jamais eu envie de dire « Ferme ta bouche »
Me jette la première pierre, « pierre qui roule, n’amasse pas mousse »
Et s’il pleut, pas trop et la nuit, c’est bon pour certains, on n’aura pas de sécheresse
Comme en 1976, vous n’étiez pas né, on avait payé un impôt, de toute manière
C’est toujours les mêmes qui payent et puis, « c’est déshabiller Pierre
Pour habiller Paul » car la pluie ne va pas aux hôteliers, ni aux touristes
Enfin ceux de maintenant car les premiers, qui faisaient le Grand Tour en Europe
Et poussaient parfois jusqu’en Orient, ne cherchaient guère le Soleil mais la Connaissance
Et ça nous pousse à prendre la bonne résolution pour la prochaine année de ne plus répondre
Aux banalités météorologiques et autres et de dire « Merci » aux larmes du ciel, aux chaudes
Caresses du vrai Orient, celui de Gérard de Nerval, « soleil noir de la Mélancolie heureuse »

Où lire Laura

lundi 28 novembre 2016

Semaine du 28 novembre au 4 décembre 2016 - Proverbes et maximes

Cette semaine vous vous réveillez en découvrant que vous ne parlez qu’en proverbes et maximes.

Racontez avant de retrouver votre élocution coutumière et envoyez-nous votre texte à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com avant dimanche 4 décembre.

dimanche 27 novembre 2016

Stouf - Irma

Madame Irma

Dans mon Imagination par Résonance Magnétique A chaud monsieur IRMA me semblait très zarbi et sa blouse blanche y était pour beaucoup. Il faut dire que je n'avais que treize ans et ce treizième étage de l'institut Gustave Roussy de Villejuif avec tous ces gamins complètement chauves comme moi me sortait quelque-peu par les oreilles.

Même pas mal...non je n'avais mal nul part et pourtant un crabe me mangerait l'estomac si l'on ne faisait rien, selon les prédictions du vieux barbu zoroastrien de la « Médecine ». Bon.

- Dans 37 ans tu seras encore vivant et tu rencontreras la femme de ta vie !
- M'en fous, j'veux sortir d'ici et retrouver mon amoureuse Christine qu'a des mains supers que j'aime avoir dans les miennes, dis-je négligemment.

Chploc ! Sans avoir vu le temps passer je me retrouvais 37 ans plus tard et v'là t-il pas que je vois Christine qui sort de la salle de bain (qu'est-ce qu'elle est belle)...
- Ca va mon amour, t'as l’air tout chose ?

A ben le vieux con de « mes deux seins » avait raison alors ? J'ai retrouvé la femme de ma vie. Y a juste un petit contretemps...je ne l'ai jamais quitter !

mardi 22 novembre 2016

Bricabrac - Irma

Mona Mour

Mona, je l’avais perdue de vue. Nous avions déjà fait le carrousel, le tir à la carabine, la grande roue, le chamboule tout, la maison hantée, les autos tamponneuses et le gyrotour. Nous soufflions un peu. Je regardais ses dents blanches qui mordaient une gaufre, ses cheveux qui moussaient comme de la barbe à papa, et ses grands yeux illuminés par les néons de la foire. Je me sentais sur un tapis volant, tandis que mon cœur faisait des montagnes russes. J’étais sur le point de lui dire que j’avais envie que nous essayions le kamasutra, mais elle me prit la main et m’entraîna en courant dans le Palais des Glaces. Je la vis une dernière fois se multiplier à l’infini dans les miroirs polis, puis ses reflets s’évanouirent. Mona Mour était devenue translucide.

Je sortis désespéré du labyrinthe. Je fis le tour des manèges pour la retrouver. J'allai voir du côté des balançoires, des tasses et des chaises volantes, mais en vain. Elle n’était pas non plus dans la chenille, ni sur la pieuvre ou l’éléphant volant. Je grimpai au star flyer pour tenter de la voir et crus l’apercevoir qui tournait au coin d’un stand. Quand je sortis de la nacelle, j’avais les jambes flageolantes, la tête me tournait et mon cœur battait à tout rompre. Je me lançai à sa poursuite dans les allées poussiéreuses, à un moment il me sembla la revoir, entrant dans un baraquement. Mais lorsque j’y parvins à mon tour, il n’y avait qu’une femme aux épaules blanches dans un tonneau, qui dodelinait de ses deux têtes. Découragé, je m’arrêtai à une buvette pour manger une barquette de frites. Je songeai que je ne retrouverais jamais Mona Mour. Sur mes chances j’étais lucide.

La fête foraine s’était installée sur un mail planté de platanes. Je m’éloignais déjà quand j’aperçus dans la pénombre des arbres la roulotte d’Irma, voyante et diseuse de bonne aventure. Qu’avais-je à perdre, à part ma vertu ? Je frappai à la porte en haut des trois marches. Cela sentait tout à la fois le soufre, l’encens et la fleur d’oranger. Des volutes de gitane serpentaient dans l’air. Je pris la place d’un chat qui ronronnait sur un coussin de serge rouge brodé à l’or. « Retourne à la fête, me dit Irma. Prends un ticket pour le train fantôme, ne prête pas attention aux squelettes. Puis embarque sur le bateau pirate, mais n’écoute pas les sirènes. Ensuite, chevauche un flying scooter et attends. » A peine avais-je mis les gaz que Mona Mour sauta en croupe. « Où étais-tu passé, me dit-elle ? » Irma est extralucide.

Tiniak - Irma

LEVIATHAN BLUES

Il marchait sur les noms qui maudissaient le sien
en rappelant tous ceux qui n'avaient plus d'histoire
Il n'avait qu'un bagage et c'était sa mémoire
et riait comme on pleure, ignoré, dans son coin

Il portait à son cou un lacet sans couleur
et mâchait le coton qui lui bouffait les doigts
les yeux et l'attention qu'il réservait pour toi
le seul qui survivrait à son lot de malheur

Il ployait sous la charge en avançant toujours
sous le knout ou le fouet, l'opprobre ou l'invective
Il voyait dans le ciel une lointaine rive
et chantait, comme on prie un véritable amour

Il est tombé, sans nom, sous les coups d'un idiot
trop laid pour s'attacher une folie heureuse
Mais tu es né(e) de son audace, aventureuse
quelques générations plus tard, de maux en mots

Tu marches, tu le portes, ne ploies, ni ne tombes
aujourd'hui affranchi(e) de tout, sauf du passé
Tu vois le ciel changeant réclamer sa beauté
mais tu lui fais la nique, un géant dans ton ombre

Et c'est beau !
Pas tant le sacrifice ou le chemin de croix
Pas tant tel artifice ou tel mea culpa
Mais le mot...

Celui qui dit ton nom, le mien, le nôtre
sans e(r)go(ts)
"Humain ! Eh, oh ! ?!!
Où qu'est la faute"




Vegas sur sarthe - Irma

Tornado

Une nuit je m'étais réveillé en sursaut alors qu'en bon justicier je sauvais pour la millième fois la veuve et l'orphelin des griffes du sergent Garcia... la routine, quoi.
Je réalisai soudain que ce De la Vega ne pouvait être que de ma famille puisqu'on portait le même nom... mon héros était mon ancêtre et forcément j'étais son héritier!

A la première heure je fonçai chez Irma Ladousse dite Irma qui possédait entre autres dons celui de prédire l'avenir dans les cartes d'un jeu de mille bornes et de voir dans le passé au fond d'un bol de café nauséabond que masquait une omniprésente odeur de soufre.
Certains disaient qu'elle fuyait les chats comme la peste et les repoussait d'une traînée jaunâtre sur le pas de son officine; d'autres racontaient que l'odeur venait de la réputation sulfureuse d'une vie antérieure où elle se serait appelée Zahia et michetonnait dans les alcôves de Sodome et Gomorrhe...
Bref après avoir écouté mon histoire elle me persuada à juste titre qu'en cherchant le cheval, je trouverais le cavalier.
J'ignore comment elle put voir l'animal noir dans sa mixture noire mais elle m'indiqua ce lieu où je ne serais jamais allé le chercher: à la cave!

Il était froid, raide et poussiéreux mais il était bien là comme elle l'avait dit, celui que je chevauchais et que j'éperonnais dans le grand couloir de la maison familiale... je devais avoir huit ans et des poussières aussi.
Son nom rutilait encore en lettres chromées sur la bakélite usée par tant de cavalcades pour rattrouper les moutons sous les lits: notre Tornado !
J'eus beau retourner tout le bric à brac je ne trouvai rien d'autre du cheval que quelques accessoires de l'aspirateur – je devrais dire l'inspirateur – de ma jeunesse.
En remontant de la cave j'ai croisé notre concierge en train de conduire son attelage de poubelles, un certain Garcia!
Sur son tee-shirt moulant bandé par un muscle Kronembourg mâtiné sangria il y avait une initiale tarabiscotée, certains auraient pu y voir un Z.
Je réalisai que j'ignorais le prénom de celui qui gardait l'immeuble depuis plus de vingt ans.
Ça pouvait aussi bien être Zinedine que Zacharias ou... le nom signé de la pointe de l'épée de mon ancêtre surgi hors de la nuit !!
Alors mon héros habitait l'immeuble, partageait mon toit, mon gardien, mes charges locatives?
Je fonçai chez Irma – ça devenait une habitude – et la trouvai en plein orgasme tantrique avec deux clients que je n'osai déranger.
Pourtant j'avais reconnu l'un d'eux, Bernardo mon voisin de palier mais je repartis sur la pointe des pieds, ne voulant pas bousculer leurs chakras.

Le lendemain matin c'est Irma qui m'appela au téléphone :”Bernardo a parlé” me dit-elle avec un accent victorieux plus Sodome que Gomorrhe.

J'étais stupéfait. La séance avait dû être torride pour que Bernardo, muet de naissance se soit exprimé.
“Comment est-ce possible?” demandai-je, sidéré.
“Secret professionnel” me répondit Irma en déveine de confidences.
Je devais savoir : “Mais qu'a t-il dit, Bon Dieu?”
“Je n'ai rien entravé à ses gestes” chuchota t'elle sur le ton du secret “mais j'ai pigé qu'il échange des SMS avec votre héros et que Bernardo lui aurait écrit la dernière fois: Faudrait que tu arrêtes de m'appeler en masqué, c'est chiant”
J'étais déçu, écoeuré.
Il ne me restait plus qu'à cuisiner Garcia. Ce portos allait cracher le morceau ou je ne m'appelais plus Vegas! 

Où voir chevaucher Don Vegas sur sarthe 

Laura Vanel-Coytte - Irma

Après avoir prié Dieu, Jéhovah, Allah, Bouddha
J’étais allé invoquer les dieux romains au Panthéon
Après avoir lu Socrate, Epicure, Empédocle, Platon
Je se suis partie en Grèce pour parler Athéna

La tête pleine de paysages et les yeux remplis de pages
Je ne savais toujours pas comment faire pour réaliser
Le rêve que je faisais depuis mon plus jeune âge
Comment vivre de mon écriture, écrire pour exister

Je rentrais dans l’office d’Irma la douce avec la curiosité
De celle qui croit aux esprits et s’est beaucoup penché
Sur les sciences occultes avec Victor Hugo et Gérard de Nerval
Je m’asseyais en face d’Irma, m’attendant à du paranormal

« Vous écrivez et vous lisez » me dit-elle, en préambule
Elle avait du me voir lire dans sa salle d’attente
« Vous voulez vivre pour écrire et lire pour vivre ?
Venez avec moi » et je me retrouvais au milieu de mes livres

Qui semblaient non seulement étrangement vivants
Comme mes rayonnages au passé et au présent
Il n’y avait pas seulement mon salon, mon bureau, ma bibliothèque
Mais aussi tous les livres perdus et toutes les médiathèques

Que j’avais fréquentées au cours de ma vie : de la Champagne au Maroc
Les livres vivaient parmi leurs paysages sous un ciel baroque
Plus surprenant encore, les personnages de mes lectures
Vivaient et lisaient autour de moi, se livraient même à la luxure

Toute à mon rêve éveillé, j’entendis à peine Irma la douce
Me demander : « Quel personnage de vos lectures
Souhaiterez-vous rencontrer ? Il y a aussi des acteurs
Des personnages de série télé. Vous avez un choix de seigneur. »

La tête m’en tournait de sa voir que je pourrais rencontrer « Alice »
Le personnage de Caroline Quine dans la bibliothèque verte
Que je voyais enquêter là-bas au loin avec sa couverture cartonnée
Ou bien Candy dans son pays où « on s’amuse, on pleure, on rit », assez !

Si je choisissais Marylin Monroe, je voudrais tant savoir la vérité
Sur sa mort, je préférerais une fin rocambolesque à la thèse du suicide
Qui ne donnerait pas une réponse encourageante à la question posée
Par Irma avant que nous partions pour ce voyage au cœur de mes rêves

De livres et de films : j’apercevais Virginia Woolf qui rentrait dans l’eau,
Les poches lourdes et je tentais de courir pour empêcher sa noyade
Mais je butais dans la couverture Rouge et Or des Bons petits diables
Et je me retrouvais par terre au pied d’Elvis Presley chantant Love me tender

Pendant que je marchais parmi tous les livres que j’avais lus
Chez moi, au travail ou en bibliothèque, au cœur de paysages vus
Au cours de ma vie des Hauts de France aux Calanques de Cassis
Je cherchais qui pourrait le mieux répondre à mes questions existentialistes

Le problème est que de livre en livre, de film en film, d’un paysage
A l’autre, loin d’épuiser mes questionnements, d’autres interrogations
Naissaient qui nécessitaient de rencontrer d’autres personnages
Ida me tirait par le bras vers le réel de son office mais sans hésitation

Je continuais à évoluer entre les sublimes couvertures d’Hetzel
Rencontrant Jules Verne entre Nantes et Amiens, fuir le réel
Etait illusoire car le réel était là lorsque Gérard de Nerval
Me tendit une main que je serrais très fort : normal ou paranormal ?

dimanche 20 novembre 2016

Semaine du 21 au 27 novembre 2016 - Irma

Irma, voyante et diseuse de bonne aventure dont l'office exhalait une odeur de soufre, vous a aidé à retrouver l'idole de votre jeunesse (ou le héros de votre enfance), dans un incroyable jeu de piste.

A vous de nous raconter cette folle histoire (en vers ou en prose)


Votre texte devra nous parvenir avant dimanche 27 novembre à minuit, à l'adresse habituelle : impromptuslitteraires[at]gmail.com

vendredi 18 novembre 2016

Célestine - Ascenseur

Ascensumophobie

"Henry avait peur des ascenseurs."
Il avait … comment disait son médecin, déjà ? Une ascensumophobie de type I.
Une difficulté ennuyeuse quand on est garçon d’étage dans un hôte de luxe américain.

Il avait pris l’habitude de se réjouir de monter et dévaler les escaliers toute la journée (même qu’il y en avait vraiment beaucoup dans cet hôtel) et montrait fièrement le galbe de ses mollets d’acier à qui voulait bien s’y arrêter.
Tout en vantant son cœur de jeune homme en béton trempé.

Suzanna, la petite blonde de l’accueil, rêvait secrètement de ce qui devait se passer dans les hauteurs de l’édifice, quand elle était coincée du matin au soir derrière son comptoir et n’avait jamais quitté son rez-de-chaussée. Il lui arrivait de rêver à Henry aussi. Et de passer ses mains sous sa chemise impeccable pour lui décoiffer le torse.
Henry et Suzanna étaient faits l’un pour l’autre mais ils ne le savaient pas. Enfin pas encore.

Or, un soir, vers 21 heures, un cri déchirant fit ce qu’on attendait de lui : il déchira l’air calme du soir. Ce cri provenait de l’ascenseur. La cliente coincée dans le noir ne trouvait plus le bouton pour actionner l’ouverture des portes.

Mus par le même élan altruiste, Henri et Suzanne se ruèrent vers l’ascenseur, l’ouvrirent et se précipitèrent vers la grosse dame allongée qui venait de faire un malaise.
C’est alors que les portes se refermèrent…

- Et alors ? C’est tout ? La suite ? Il l’a embrassée ? Elle a aimé ?
- Je ne sais pas, je vous laisse terminer l’histoire, j’ai trop peur des ascenseurs !

Où lire Célestine

Bricabrac - Ascenseur

Le coup de la panne

Je venais juste d’entrer dans l’ascenseur et d’appuyer sur le bouton du 68e  étage quand mon portable sonna. Le big boss. « Qu’est-ce que vous foutez, Bricabrac ? Il est 9 heures et demie passées. Bon sang, on avait dit 21 heures. »

Courir. Courir toute la journée. Même pendant un séminaire. Même après une journée entière de brainstorming à imaginer des plans d’économie, des restructurations, des relais de croissance, enfermés dans une salle de réunion sinistre avec un paperboard et une machine à café. Courir. Déborder sur l‘horaire puis courir. A peine le temps de repasser à ma chambre pour écouter mes messages, lire mes mails, prendre une douche et me changer. Courir.

« J’arrive, John. Je suis dans l’ascenseur. » « Thomas est avec vous ? Et Charles ? » « Je les récupère au  12e. » « Grouillez, Bricabrac. »

C’est vrai, la consigne était claire : 21 heures, trois personnes, et comme il a pris une suite au dernier étage, l’ascenseur. J’aurais préféré rencontrer le patron seul à seul, j’aurais voulu discuter avec lui primes d’objectifs et stock-options, avant le rush général sur le buffet à volonté dans le restaurant du grand hôtel où se tenait le séminaire, puis la soirée libre et la probable virée au casino. Mais le patron avait dit no. Les deux autres aussi avaient demandé à le voir, alors il nous avait dit de venir ensemble, time is money.

L’ascenseur se mit en route en bringuebalant, après que j’ai appuyé trois fois sur le bouton. J’entendais grincer des poulies et des câbles métalliques. Il flottait un parfum bon marché. La cabine vétuste, de ferraille grise mouchetée de rouille, montait lentement. Les chiffres lumineux indiquant les étages se brouillèrent au 7e  étage, en même temps que se taisait la voix de synthèse qui les annonçait, mais un heurt accompagné d’un bruit sourd continua de signaler leur franchissement.

Jusqu’à ce que, vers le 10e étage si j’ai bien compté, la cabine s’arrêtât avec un soupir de locomotive à vapeur. Une fumée âcre l’envahit et, après un dernier soubresaut, la lumière s’éteignit. Je restai quelques minutes dans le noir, puis, m’éclairant de mon téléphone, je me mis à appuyer sur tous les boutons. En vain. Le bouton d’appel d’urgence me resta dans les mains, au bout d’un fil torsadé.

Je commençais à paniquer quand mon portable sonna. « Mais vous êtes où, à la fin, Bricabrac ? Ça fait vingt minutes que Thomas et Charles sont là. Heureusement qu’ils se sont découragés de vous attendre. » J’entendais des voix, des rires, et le bruit d’une bouteille de champagne qu’on débouche. « Euh, c’est pas de ma faute, je suis désolé, John, je suis coincé dans l’ascenseur, je ne sais pas ce qui se passe. »

Bon. Le patron, qui a le bras long, a organisé le sauvetage depuis sa suite. La maintenance de l’hôtel a fini par arriver. Avec un treuil, ils ont hissé la cabine jusqu’à un palier et m’ont sorti. Je me suis épousseté. Afin que personne d’autre ne se fasse avoir, ils ont accroché une pancarte qui disait : « L’ascenseur social est en panne. »

Je suis monté par l’escalier de service jusqu’au dernier étage, où je suis arrivé épuisé. Le patron et mes deux collègues s’apprêtaient à sortir pour aller en boîte. En me voyant, ils sont partis à rire en se tapant sur le ventre, ils ne pouvaient plus s’arrêter. Je les entendis encore longtemps s’esclaffer, alors qu’ils entraient dans l’ascenseur dont le groom leur tenait la porte : « Ah l’imbécile, il s’est gouré d’ascenseur, ah l’imbécile, il a pris l’ascenseur social. »