jeudi 1 septembre 2016

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lundi 22 août 2016

L'Arpenteur d'étoiles - les Impromptus en vacances

JAIVANTI - Au fil de l'eau


MON RECIT.

C’est drôle, les enfants ; ça joue, ça vit ... ça crie surtout. Pour s’ouvrir les poumons sans doute, ou quelque chose comme ça. On aimait bien les regarder par la fenêtre qui donnait sur la cour de la maternelle. Les regarder et les entendre. Ils ressemblaient aux oiseaux qui sillonnent le ciel du printemps. Libres, désordonnés, joyeux. En réalité ils volent pour se nourrir et pouvoir bâtir leur nid. Comme les enfants qui courent en criant, en réalité se construisent.
Et puis un jour on a plus aimé.

On a baissé le store et tiré le rideau. Après on a même dû fermer la porte et rester dans les autres pièces. Notre vie était désormais des portes closes. Et le soir assis en face de l’autre autour de la table de la cuisine. Dans un silence insupportable et que l’on supportait pourtant. Il fallait traverser ces heures là pour survivre.

Un soir elle a pris mes mains. Presque comme avant. Mes mains jointes dans les siennes. Personne ne peut connaître ce sentiment là. Sa douceur, sa chaleur. Le rétrécissement du monde et l’immensité contraire de l’amour dans ses yeux verts.
Elle m’a dit : il faut qu’on parte. Maintenant.

J’ai tremblé dans ses mains. Je voulais le dire depuis longtemps, mais n’osais pas. Elle était devenue si pâle, si diaphane, comme une porcelaine chinoise. J’avais peur que ces mots la brisent et c’est elle qui les prononçait.
- Comment ?
- Au fil de l’eau.
- Quelle eau ?
- Une eau lointaine. Une eau qui parle d’autres langues. Une eau qui dit les dieux, les étoiles. Une eau tellement cosmique qu’elle est la plus humaine possible. Une eau d’espoir.

J’ai eu la sensation de la retrouver comme avant. Vibrante, forte, irrésistible. Quel chemin avait-elle suivi dans le silence de son cœur, de son âme ? Où avait-elle puisé cette énergie nouvelle ?
- Et cette eau, elle se trouve où ?
Elle se leva, pris une carte du monde et posa le doigt : là.
- Pourquoi, là ?
- J’ai eu des rêves.

On a passé des semaines pour monter le voyage. J'ai pris une année sabbatique. On a vendu l'appartement où l'on ne voulait plus être pour remuer des souvenirs qui déchirent. De même, on avait des économies qu’on gardait pour un avenir qui n’existait plus ; on a tout pris. On a gagné en voiture un port méditerranéen. On a vendu la voiture aussi et on a embarqué dans un cargo. De ports en ports, de bateaux en bateaux, trois mois plus tard nous étions à Calcutta.

De là nous sommes partis pour Bénarès
Elle disait : le fleuve est sacré. Il nous portera là où l’on doit aller. Lui seul le sait. Je sais qu’il le sait.
Je ne posais plus de question. En avais-je posé d’ailleurs ?

Nous avions le bagage mince. Les pêcheurs ont toujours accepté de nous prendre à leur bord pour quelques roupies. Nous les préférions aux bateaux pour touristes. On les trouvait sur les ghats descendant vers le fleuve. On apprenait quelques rudiments de leur langue, on les amusait parfois. La vie nous revenait par bribes, au fil des rires que nous déclenchions chez eux en tentant de prendre leur accent.

Un soir que nous étions accostés près d’une ville assez grande, pleine à ras bord d’une foule odorante, un homme vint directement à nous. Il s’adressa à elle dans un anglais impeccable :
- C’est vous les français ?
- Oui.
- Vous avez de bonnes chaussures ?
- Nous sommes prêts répondit-elle. Je ne lui avais jamais vu un pareil regard : une onde matérielle paraissant embraser tout ce qu’elle croisait.
On l’a suivi jusqu’à une maison de voyageur pour passer la nuit.
- La route sera longue. Il faudra trois jours de marche. Elle balaya d’un geste de la main ces trois jours à venir et chuchota à mon oreille : viens.
Ce soir là nous refaisions l’amour pour la première fois depuis sa mort. Un amour presque aussi intense que celui de la nuit probable où nous l’avions conçu. Cinq années auparavant.

Trois jours plus tard, nous arrivions dans un village pauvre au delà de l’imaginable. On nous offrit un plat de lentilles et des fleurs pour elle.
L’homme qui nous accompagnait dit que c’était le moment.
On nous a emmené au centre du village, sur une sorte de place boueuse. Des dizaines d’enfant étaient alignés semblant aussi surpris que nous.
Il lui dit de rester là et d’attendre. Puis à moi : venez à l’écart. On s’éloigna vers une maison basse.

Elle était seule devant ces enfants parfaitement silencieux. Elle avait fermé les yeux. Soudain, une petite fille sortit du rang pour s’avancer. Doucement d’abord. Puis elle se mit à courir et se précipita dans ses jambes qu’elle serra. Elle ouvrit des yeux baignés de larmes. Leur regard se croisèrent et leurs visages s’illuminèrent d’un incroyable sourire. Les autres enfants étaient redevenus comme ils devaient : désordonnés, libres et joyeux. Leurs cris remplissaient l’espace.

Bientôt une vieille femme sortit de la maison basse et vint vers nous. Elle avait au front la marque rouge et portait un sari blanc. Elle nous prit par la main, nous emmena sous un arbre et nous assit sur une pierre blanche et commença à parler. Notre accompagnateur traduisait.


LE RECIT DE RANI

Cette femme se nommait Rani. Elle avait été institutrice à Bénarès puis, veuve, était revenue vivre dans son village. Il y a cinq ans environ, elle trouva au bord du chemin un paquet de linge dans lequel il y avait un nouveau né. Il vivait encore miraculeusement, comme c’était miracle qu’elle se fut arrêter en cet endroit, ce jour là. Elle prit l’enfant et le porta aux femmes du village. Plusieurs d’entre elles venaient d’accoucher et elles acceptèrent toutes de donner un peu de leur lait pour l’aider à survivre. On craignit au tout début qu’il apportât le mauvais œil, mais comme rien de fâcheux n’arriva il fut adopté. C’était une fille ; ils l’appelèrent Jaivanti. Peu à peu cette petite fille devint l’enfant de toute la communauté, sœur de lait de nombre d’autres enfants.

Puis il y a quelques mois, Rani commença à avoir des rêves dans lesquels elles voyaient un enfant blanc prendre la main de la petite, jouer avec elle, la protéger. Ces rêves devenaient de plus en plus précis. Elle voyait la famille du garçon, elle voyait la cour de l’école où il courait en criant. Une nuit, elle l’a vu se noyer dans une rivière et en a conçu une immense tristesse. Cependant, le nuit suivante, le garçon était là avec Jaivanti. Alors elle imagina que ces deux enfants étaient liés, d’une façon ou d’une autre inconnue d’elle, mais liés. Auprès des gens du village, elle garda un secret absolu sur ses étranges rêves. Cependant, elle décida de faire appel à un guru vivant dans la montagne proche. Celui-ci lui donna herbes et plantes en lui en expliquant l’usage et lui dit : tu es la passeuse d’âme.

Elle appliqua à la lettre les indications du vieux sage et entra en communication mentale avec nous. Enfin, avec elle, dont toutes les pensées n’avaient qu’une seule issue. En elle se forma peu à peu l’idée du départ.

Rani, en qui subsistait sans doute un fond de rationalisme, inventa le stratagème des enfants. Si Jaivanti venait d’elle-même, alors tout cela était vrai. Ce qu’elle ne pouvait savoir, c’est que cinq ans auparavant, dans le ventre de la future mère il y avait un deuxième embryon qui n’avait pas survécu.
Durant tout le récit, la petite dormait sur ses genoux, paisible.

Avant de partir et pour remercier le village nous leur avons acheté leur troupeau en leur disant de garder les bêtes. C’était bien peu pour nous qui voyions briller tant de joie dans leurs yeux

Notre accompagnateur américain vivait là dans un ashram depuis la fin des années soixante. Il organisa le retour. Je n’ai toujours pas compris comment nous avons pu passer les frontières sans aucune tracasserie. Comment nous avons pu ramener Jaivanti en France. Comment nous avons pu l’adopter si facilement. Nous nous sommes établis dans une petite ville au bord d’une rivière et le fil de l’eau est passé sous les ponts de nos vies.

Aujourd’hui, Jaivanti a vingt ans. Elle est brune et dans ses yeux noirs passent parfois les mêmes ombres que dans ceux de sa mère. Notre cadeau d’anniversaire est un voyage en Inde, sur les traces de son enfance.
- Comment avez-vous su que j’en rêvais ?
- Rani est revenu me voir répondit sa mère dans un souffle.
- Rani ? mais elle est morte depuis près de dix ans.
- Je sais, mais c’est ainsi. Ne réagis pas avec les réflexes occidentaux ; surtout pas toi.

Jaivanti éclata de rire et nous serra fort contre elle. Un peu des eaux du Gange noyait son regard.

Jaivanti signifie « victoire ». Nous avions appelé notre fils Victor

samedi 6 août 2016

L'Arpenteur d'étoiles - Les Impromptus en vacances

Une nouvelle écrite en 2006, campagnarde, poétique et une fin un peu étrange ...
(8 Pages)


Le BOBIAT


- Foutu engin ! Foutu engin !
Jean-Marie marmonna
- Foutu engin. Il se leva, glissa les pieds dans des charentaises incertaines et, toujours grommelant sortit sur le perron. L’avion tournait une fois de plus au dessus de la ferme. Un tour, puis un autre, un battement d’aile et le petit appareil repartait vers l’ouest
- Foutu engin ; l’a pas vu l’heure, non ?
Jean-Marie rentra dans la maison frottant ses mains l’un contre l’autre. Il jeta un coup d’œil au carillon de la cuisine.

Cinq heures dix ! Foutu engin. Tiens, je vais pas me recoucher, ça lui apprendra à l’autre là-haut ! … Fait pas chaud en plus.
Depuis quelques nuits, c’étaient invariablement la même chose. Pas toutes les nuits il est vrai, mais régulièrement. En tout cas suffisamment pour foutre Jean-Marie sacrément en colère.
Il regarda le calendrier « Champagnat » accroché au mur :
Vendredi. Bon ça va : la grande toilette ce sera pour demain.

Il fit chauffer de l’eau pour le café et pour le rasage qu’il entreprit dès que celle-ci fut tiède. La glace était depuis des temps immémoriaux suspendue à un clou planté dans le bois de la fenêtre près de l’évier en pierre. Le cérémonial était toujours le même, pareil à celui qu’il avait vu faire par son père et plus loin encore par son grand-père. La bassine en fer blanc remplie d’eau, le savon à barbe, le blaireau, la coupelle en caoutchouc pour recueillir ce qu’il enlevait avec le rasoir, et la bande de peau servant d’aiguisoir, lustrée et noircie par les années, mais gardant un fil impeccable au coupe-chou traditionnel. Il se rasait en regardant dehors le jour poindre au-dessus des collines, les moutons broutant tranquillement encore tout froids de la rosée, et le pré d’en haut bordé de sapins et premier à profiter de la caresse des rayons du soleil. Un coup d’œil au miroir, un coup d’œil dehors. Le bruit de l’eau qui bout dans la casserole, la visite du chat gris aux yeux verts – Monsieur le Chat - le véritable maître de ces lieux : c’était la vie qu’il aimait le Jean-Marie. Sans ce foutu engin. C’était un homme simple. Fils de paysan, petit fils de paysan, il avait toujours vécu là.

Là, c’était dans les monts du Jarez, appuyés au massif du Pilat, contrefort sud-est du massif central. Un hameau de quelques maisons baptisé Le Planiol à neuf cent mètres d’altitude. Assez pour le bon air et la tranquillité, pas trop pour les grandes rigueurs de l’hiver.

Son père, le Joseph avait toujours travaillé la terre comme un forcené. Un jour il était mort dans un champ, comme ça, d’un coup. Le docteur avait dit : embolie foudroyante, en se frottant le menton d’un air savant. Sa mère, la Benoîte, s’en était plutôt bien remise. Elle était de ces paysannes toutes rabougries, toujours vêtue de noir, qui fait un pas quand vous en faites trois et, avec ça, une voix aiguë de trop crier après les poules pour les appeler aux grains. Ça paraissait fragile avec leurs grands yeux de charbon et leur mains toutes tavelées, mais c’était incassable ces femmes-là. Pourtant, Benoîte, elle est morte pas longtemps après son époux ; dans son lit, de rien, d’avoir trop vécu, trop travailler, trop dit du mal des voisins aussi peut-être. Jean Marie il a dit que c’était la vie, que c’était la mort aussi et il s’est retrouvé tout seul dans la ferme, à neuf cent mètres d’altitude en se demandant bien ce qu’il allait devenir. Et c’était pas sur son frère ou sur sa garce de sœur qu’il fallait compter.

Parce qu’il avait un frère et une sœur qu’il ne voyait jamais. Elle avait épousé un paysan, mais de l’autre côté de la vallée, là où il y a les grands champs de pommiers. Puis ils avaient vendu la ferme familiale pour s’établir dans une grande exploitation en Sologne ou en Beauce. Depuis, elle jouait à la dame et ne mettait jamais les pieds au Planiol sinon pour les enterrements. Quant au frère il était prêtre en Afrique. Une lettre de temps à autres, un paquet de dattes et puis voilà ; mais à lui il ne pouvait en vouloir. Au fond, sa seule vraie famille c’était Joséphine la voisine. Du même âge ou quasi, elle était là depuis toujours. Enfants ils avaient parcouru tous les chemins, toutes les vallées, les combes, les ravins et les montagnes de cette partie du Pilat. Du Paraqueue à la Jasserie rien n’avait de secret pour eux. Ils connaissaient les coins à champignons, ceux aux airelles, ceux ou la bruyère est douce aussi. Ceux-là ils les avaient découverts vers leurs quinze ans, à l’âge où garçons et filles apprennent la vie avec les polissonneries d’usage. C’est vrai qu’à la campagne à l’âge de cinq ans on a déjà vu la vache faire le veau, le cheval monter sur la jument et on est un peu plus déluré que les petits de la ville. Mais de là à embrasser les filles ailleurs que sur la joue … Ca n’empêche qu’on a déjà soulevé leur jupe, mais c’est pas pareil quand même. Donc Fine et Jean-Marie c’est une histoire d’amour qui n’a jamais dit son nom. Ils ont bien un peu couchaillé mais sans idée de plus, mariage et tout le tintouin. Et puis ça leur suffit ; chacun sa vie, chacun chez soi, mais toujours ensemble. Allez comprendre !

Jean-Marie, il était pas bête et savait à peu près tout faire. C’est sûr que c’était pas à l’école qu’il avait appris beaucoup de chose. A treize ans ses parents avaient dit qu’il en savait assez pour traire les vaches, mener le cheval aux labours et tailler les arbres. Alors, comme il était l’aîné, il a obéi et a fait le fermier. Après l’enterrement de la mère, il s’est assis sur l’escalier du perron, face à la vallée et se mit à réfléchir. Le boulot de fermier ne l’enchantait pas plus que ça. Par contre, il se rendait compte que de plus en plus de promeneurs, de touristes montaient au Planiol et laissaient leur voiture pour aller marcher dans les sentiers. Certains s’arrêtaient au retour pour lui demander un peu d’eau et causaient avec lui. Ils disaient que c’étaient drôlement joli par ici, « qu’un peu plus haut il y a une-vue-magnifique-vous-connaissez ? », que de l’autre côté, si on montait encore un peu on pouvait découvrir toute la chaîne des Alpes … etc … Vous imaginez si Jean-Marie savait tout cela, mais d’entendre les gens d’en bas en parler lui donnait une espèce de fierté, d’une part, et d’autre part commençait à faire germer une idée dans sa petite tête de paysan..

Alors un jour il se décida. Il abattit un ou deux galandages de la maison, ouvrant ainsi une grande pièce. Il fit les réparations au plancher et fabriqua une espèce de comptoir. Puis il acheta par correspondance, à Manufrance, des chaises et des tables, des assiettes, des verres et des couverts et un grand frigidaire. Un dimanche, il appela Fine, et ils accrochèrent une belle enseigne en bois vernie avec écrit à la pyrogravure : « Auberge du Planiol ». Et ils attendirent. Pas longtemps. Le jour même, plusieurs promeneurs s’arrêtèrent pour manger un bout. Jean-Marie faisait l’omelette avec les œufs de ses poules, servait le fromage blanc du lait de ses deux vaches ou de ses chèvres et des tartes aux fruits qu’il avait cueillis lui-même et dont la recette était le seul réel héritage de la Benoîte.

En quelque mois, toute la vallée parlait de « Chez Jean-Marie ». Et comme il était très simple, habillé avec ses habits de paysan et qu’il arborait un sourire béat, on disait aussi chez « le Bobiat ».

Dans cette région, le Bobiat c’est comme le ravi en Provence ou le Bredin en Charolais. Le dimanche, les habitants montaient au Planiol pour manger l’omelette et le fromage blanc, puis le gigot et un fameux gratin dauphinois. Un coup de rouge des monts du lyonnais ou du beaujolais et tout le monde était content. Bientôt il eut envie de faire un bout de terrasse avec de jolis parasols pour que les gens puissent profiter de la fraîcheur de l’ombre après les ballades. Il alla voir le père Giraud, maire du village pour lui demander. Et bien, cette « pourriture de maire de mes fesses » a rien voulu savoir : l’environnement allait pâtir de cette extension ou je ne sais quelle billevesées qui lui sont resté au travers de la gorge. Alors, Jean-Marie, il a continué avec sa salle de restaurant, son perron tout petit où il pouvait mettre deux ou trois chaises tout au plus et sa rancœur, bien ancrée au fond, là où ça fait mal quand on y repense encore des années après.

Parce que tout ça c’était il y a des années. L’auberge s’est endormie : les promeneurs remontent vite dans les voitures et retournent regarder la télé chez eux, à bouffer des machins qu’on sait pas ce qu’il y a dedans mais qui vaudront jamais, son omelette ou son fameux gratin dauphinois. Mais bon, voilà ; c’était une époque. Il a vu défiler chez lui toute la bourgeoisie de la vallée enrichie par le textile, les aciéries ou la mécanique et il a conservé des connaissances qui l’aident de temps en temps à débrouiller une feuille d’impôt ou un problème administratif.

Tiens, juste un exemple, le banquier, monsieur de Parcieu ; et bien il lui doit une fière chandelle. Une fois, un jour de semaine, il était monté au Planiol avec sa jolie maîtresse. Et ça se faisait des grâces, ça se faisait goûter les plats au-dessus de l’assiette, ça se tenait les mains et les yeux en souriant bêtement. Jean-Marie qui observait distraitement voit tout à coup déboucher du chemin en face de la route, une belle promeneuse, hâlée, blonde et jolie comme tout : madame de Parcieu qu’il connaissait pour l’avoir vu à la place de l’autre, la jeune, là dans la salle. Il fit ni une ni deux, il poussa les tourtereaux derrière le comptoir et accueillit madame avec amabilité en faisant durer un peu, histoire de les punir. Elle but son coca et repartit rechercher sa voiture garée de l’autre côté de la route et que personne n’avait remarquée auparavant. Quand ils se sont relevés les deux illégitimes étaient tout rouges, un peu honteux mais sauvés. Ils ont fini leur repas en vitesse et de Parcieu, en partant lança : « Jean-Marie vous pourrez me demander ce que vous voulez, je suis votre obligé ». C’était pas resté dans l’oreille d’un sourd. Deux ans plus tard, Jean-Marie a débarqué à la banque avec trois gros sacs « Adidas » remplis de billets roulés serrés par dix, qu’il posa devant un guichet. La pauvre fille fit appel à monsieur le directeur qui rendit la politesse à son sauveur, lui ouvrit un compte avec carnet, lui expliqua comment ça marchait et passa trois heures à dérouler les liasses. Et ben dites donc Jean-Marie vous avez plus d’un million de francs sur votre compte ! Pas plus fit Jean-Marie ? Un million nouveau fit le banquier. Jean-Marie fit le calcul dans sa tête et repartit sans piper mot mais avec un léger sourire. Il était tranquille jusqu’à la fin de ses jours.

Tranquille oui, mais sans ce foutu engin !

Il avait fini de se raser, bu son café avec une énorme tartine de confiture d’airelles faite par Fine et il réfléchissait. C’était qui cet avion bleu et blanc qui tournait au-dessus de sa ferme la nuit. Un jour il lui mettrait un coup de douze dans le train, ça allait pas manquer. Il rit tout seul : « dans le train d’un avion ». N’empêche que ça n’élucidait pas le mystère. En plus il ne savait pas trop si il devait accorder foi à une espèce de rumeur qui montait de la vallée, comme quoi « la pourriture de maire de ses fesses » avait un projet d’aménagement du « col du Planiol ». Rien qu’à cette idée, la rancœur revenait creuser dans le sillon de l’échec de la terrasse et il avait à nouveau mal. Fine lui disait bien que c’était de vieilles histoires, que de toute façon quand ils seraient morts, le Planiol deviendrait bien ce qu’il voudrait, mais il était pas d’accord. Il voulait être tranquille dans son coin, aller voir Fine sans traverser un parking avec des poteaux électriques et contempler la nuit se coucher sur le coteau sans entendre de la musique boum-boum tous les soirs. Et puis, Monsieur le Chat, qu’est-ce qu’il allait en penser lui de tout ce remue-ménage. Il soupçonna que l’avion c’était une manœuvre pour le faire partir et laisser le champ libre aux promoteurs véreux et maqués avec la pourriture de maire de ses fesses ! Qu’on se le dise !

Où lire la suite

jeudi 4 août 2016

L'Arpenteur d'étoiles - Les Impromptus en vacances

Je publie les trois premières pages d'une nouvelle écrite il y a 4 ans.
La nouvelle complète est sur mon blog : http://francoisebrard.blogspot.fr/

LA TOUR D’ANGLE
PARTIE 1
L’Intersection des axes.




Un cache cœur. Elle portait un cache cœur bleu sur une robe claire. Je signais mollement un livre de reproductions de mes dernières photos. Ouvrage scandaleusement cher d’ailleurs. M’accommodant assez bien d’un sentiment mêlé de fierté et de honte vague j’écrivais les formules toutes faites qui accompagnent les dédicaces. Je griffonnais en pensant à autre chose, tout en accordant une attention souriante et assez commerciale aux quelques inconditionnels qui se pressaient devant la table installée au fond du local où s’exposaient les originaux. Parfois, on me donnait même du « maître ». Je m’imaginais un instant notaire ou avocat derrière un bureau d’ébène, puis balayais bien vite cette vision d’épouvante pour réintégrer mon costume négligé chic, d’artiste plutôt coté. 
La séance de signatures s’achevait comme se vidait la galerie. Je serai bientôt débarrassé de ce pensum. Rencontrer « son public » est indispensable et peut devenir agréable pour peu qu’on y mette un peu du sien, comme le soulignait mon agent souvent irrité par mon manque d’entrain à répondre à ce genre de sollicitation. Peut-être avait-il finalement raison. 

Qui pouvait encore porter ainsi un cache cœur noué sur le devant ? Une silhouette longiligne. De grandes lunettes qui mangeaient une partie du visage encadré par un carré châtain. Elle n’avait pas acheté le livre, mais regardait les photos avec intérêt. Elle semblait chercher quelque chose. Elle scrutait chaque cliché. Son regard de myope lui donnait une raison supplémentaire pour coller le nez au cadre avec un air mutin et sérieux à la fois. Elle portait en bandoulière un grand sac en toile écrue. Je m’approchais : 
- Ces lunettes emprisonnent tristement l’eau claire de vos yeux. Vous devriez essayer les lentilles. - J’ai trop peur d’y rencontrer des pierres oubliées et de m’y casser les dents, cher monsieur l’artiste. Un « monsieur l’artiste » où pointait une ironie irrespectueuse qui aiguisa plus encore ma curiosité. 

- Ce serait bien dommage. Votre sourire y perdrait son éclat et le monde sa lumière, chère mademoiselle la visiteuse du soir. - Méfiez-vous des visiteurs du soir, ils sont souvent plus sulfureux qu’il n’y paraît. - Et se plaisent à jouer avec le feu, dit-on … mademoiselle ? - Isoline. Elle le dit avec un froncement du nez. - Un prénom comme un hennin de soie. - Même en soie, les hennins étaient pointus. Ne l’oubliez pas, François … C’est bien ça ? - Mon nom de scène, fis-je dans un sourire. Mon vrai prénom, vous allez rire, est Hugues-Thibault
- Comme une cotte de maille sous un mantel azur. Mais cessons-là cette joute vaine et venez avec moi.  La galerie était maintenant vide. Il ne restait qu’elle et moi. Elle me prit par la main et m'entraîna devant une de mes photos. La plus grande et la mieux éclairée. Je me sentais un petit garçon mené au tableau noir par une institutrice dont il perçoit confusément ce qu’il ne peut encore nommer le pouvoir érotique. Mon sentiment était nettement moins confus. 

- Comment avez-vous fait ça ? Elle montra d’un geste large le cadre et me lança un regard interrogateur et sévère.
- Avec un Leica et priorité à l’ouverture en l’occurrence.
- Ne vous moquez pas de moi, monsieur l’artiste. Ce cliché est impossible ...
Je veux dire « irréalisable ». 
Elle continua.
- D’ailleurs il suffit de le considérer plus attentivement pour deviner la supercherie. On aperçoit alors le grain léger de la toile. Car c’est bien d’une toile qu’il s’agit. Vous avez photographié un tableau, monsieur Hugues-Thibault. Fort bien, avec un talent indéniable, mais c’est la photo d’une peinture et non d’un site quelque part en Quercy ou en haute Provence.

- Mademoiselle Isoline, vous avez le regard aussi aiguisé que l’esprit. Je confesse en effet que cette photo est bien celle d’un tableau. J’en tire presque plus de fierté que si je l’avais prise au naturel, car le travail fait sur la matière est particulièrement réussi il me semble. Il fallait un œil d’expert pour le découvrir. Mais est-ce donc si grave ? 
J’étais malgré tout un peu mortifié que la demoiselle si charmante fut-elle, ait découvert la chose, mais encore plus surpris que personne ne m’en eut fait la remarque auparavant.
- Et d’abord, pourquoi dites-vous que le cliché est « irréalisable » ?
- Mais parce que ce lieu est détruit depuis plus de trois siècles, monsieur l’artiste. 

Donc le tableau que j’avais photographié était aussi ancien que je l’avais subodoré lorsque je l’avais dégoté dans la brocante de Feyssines. Ce constat me flatta. J’avais dû faire une bonne affaire. 
Tout en parlant, j’éteignais les lumières de la galerie, puis enfilais une veste. Nous allions partir ensemble comme si cela allait de soi. Elle me regarda fermer la porte donnant sur la rue puis m’emboîta le pas. 

- Allons chez vous. Je voudrais voir le tableau original … s’il vous plait. Vous l’avez toujours en votre possession, j’espère, rajouta-t-elle brusquement.
- Bien entendu et depuis que j’ai appris qu’il avait au moins trois cents ans je l’envisage bien différemment 

Ma voiture était garée dans une rue adjacente. Je lui ouvrais la portière et elle s’assit tout naturellement sur le siège passager. Je m’installais et démarrais en direction de la Croix Rousse. J’avais là mon appartement et mon studio, dans un ancien atelier de canuts, avec une façade entière donnant sur le Rhône. La vue était superbe et la lumière parfaite. 
Durant le trajet, Isoline se taisait. Elle avait ouvert un gros livre sorti de son sac et prenait quelques notes d’une écriture ronde et ample. Je jetais de temps à autre un coup d’œil. L’ouvrage paraissait très ancien, rempli de gravures et de plans. - Voilà, nous arrivons. Par bonheur une place était disponible presque devant la porte. J’y garais la voiture puis guidais la jeune fille au cache-cœur bleu. Je pensais « une aussi belle place et une aussi belle visiteuse, c’est mon jour de chance » et m’effaçais pour la laisser entrer. Elle était plus nerveuse que dans la galerie. Elle eut un regard circulaire sur l’espace que j’occupais, puis sans transition demanda : - Où est le tableau ? 

Je la devançais dans l’escalier qui montait au studio proprement dit. L’œuvre était là sur un grand chevalet. Elle s’arrêta figée, les yeux fixés sur le tableau.
- Mon Dieu. Quelle merveille. Regardez le travail de l’artiste. On dirait une peinture hyper réaliste du vingtième siècle. Voilà pourquoi votre photographie est tellement extraordinaire. Puis elle fouilla dans son sac et reprit le livre. 
- Je vous dois des explications. Et tout d’abord, un peu d’histoire : 
Ce tableau représente une petite partie des jardins d’un immense domaine. Nous sommes au seizième siècle, quelque part en Languedoc. La croisade contre les albigeois pourtant déjà ancienne est encore dans les mémoires. L’imposante bâtisse appartient alors à un mien lointain ancêtre, le seigneur Amaury de Termes descendant direct d’Olivier, valeureux chevalier ami des rois et du pape Clément, et mort en Terre Sainte. 
Amaury est marié à la très belle Brunissendre. De leur union naîtra tout d’abord Gersindre de Termes, qui sera abbesse de Fontfroide. Puis Guillaume qui, passionné de chevaux deviendra un des pourvoyeurs des armées et des chasses royales. Il fonde en Normandie une lignée d’éleveurs. J'en suis le dernier maillon.  

Malheureusement deux ans plus tard, Brunissendre meurt en couches de leur deuxième fille. Amaury sombre dans le désespoir. Il confie l’enfant à des gouvernantes et s’enfonce doucement dans un véritable délire paranoïaque. Persuadé que la couronne de France veut s’emparer de ses domaines, il ne cesse de renforcer les défenses, de rajouter des enceintes, d’entasser armes et poudres. 
Peu à peu, le château devient une forteresse imprenable. Amaury s’est adjoint le concours d’un homme étrange. Exceptionnel humaniste, à la fois architecte, latiniste, philosophe, dessinateur et peintre. Il se nomme Giacomo Prelatori mais se fait appeler messire Toncrate, contraction de Platon et Socrate, ses deux maîtres à penser. C’est lui qui a écrit le livre original dont j'ai une reproduction dans mon sac. C’est lui qui a peint le tableau que vous avez acquis aux puces. Il signe toujours de la même manière : deux lettres de son surnom discrètement apposées aux quatre coins du tableau : TO, NC, RA, TE. 

Toncrate est venu au château avec son fils, le jeune Giuliano à qui il apprend grec et latin ainsi que l’histoire naturelle. Giuliano est fou amoureux de la fille d’Amaury. Ils ont sensiblement le même âge. Il se passionne aussi pour cette science particulière qu’est l’alchimie.
Avec l’accord du maître, son père lui a confié une petite tour faisant partie de l’enceinte des jardins potagers du château. La jeune fille tombe également amoureuse, mais vit pratiquement en recluse. Ses gouvernantes et préceptrices lui interdisent toute sorties solitaires. Alors les deux amoureux échangent des billets enflammés par l’intermédiaire d’une servante bienveillante. 

Giuliano passe ses journées dans la petite tour. Il a fabriqué un athanor et pratique des expériences de plus en plus poussées. Avec l’aide de son père, il pense toucher bientôt au but et réaliser le grand œuvre. 
Prelatori qui a dessiné tous les plans des fortifications nouvelles, a également surveillé leurs constructions. Il a créé un réseau de galeries souterraines sous l’ensemble des remparts. Dans celles-ci sont stockés poudres, mèches, huiles, poix, ustensiles divers. En cas d’attaque on pourra aussi les gorger de vivres de toute sorte. La communauté soutiendrait alors un siège suffisamment longtemps pour décourager n’importe quel assaillant. Ces galeries sont éclairées et aérées par des puits creusés à espace régulier. L’un d’eux se situe sous la petite tour laboratoire. 

- Mais comment savez-vous tout çà, mademoiselle ?
- Tout est relaté dans le livre. En revanche ce qui va suivre est aussi le résultat de mes propres recherches. Vous auriez un verre d’eau s’il vous plait ? 
Elle se désaltéra et continua son étonnant récit 

- Pour aboutir enfin, Giuliano a besoin d’une énergie considérable. Il sait qu’il pourra la trouver au fond du puits débouchant dans les galeries des remparts. Patiemment il entasse poix et poudres et se prépare à l’ultime expérience. Il sait aussi qu’il risque sa vie. Alors, il demande une dernière fois à son amoureuse de le rejoindre dans la tour à la nuit tombée.  Si elle vient, il renonce et s’enfuit avec elle. Si elle ne vient pas, il tente vaille que vaille la transmutation du plomb en or. 
Hélas, la prisonnière surveillée étroitement ne peux se rendre au rendez-vous. Giuliano attend, attend encore puis, désespéré allume son four, accumule divers combustibles et lance l’opération. La déflagration sera entendue à vingt lieues à la ronde. La tour est anéantie, mais ce qu'il n’avait pas imaginé, c’est que le souffle puissant allait se propager dans les galeries et embraser l’ensemble des remparts. 

La jeune châtelaine voyant le désastre échappera à ses gardiennes pour se jeter dans les douves.    Voilà pourquoi votre photo ne pouvait être réalité. 
Isoline se taisait. Debout devant le tableau, elle avait ouvert le livre à une page particulière et recopiait avec application sur un carnet quelques mots. Je ne savais que dire devant son assurance tranquille et sa détermination.  

Elle reprit :
- je ne vous pas encore tout dit :


Où lire la suite

dimanche 24 juillet 2016

Les Impromptus en vacances ...

Voilà, il est temps pour le site des Impromptus, pour toute son équipe, et pour vous, auteurs fidèles, de laisser reposer plumes et claviers d'ordinateur durant tout un mois.
C'est une période propice aux découvertes, rencontres, rêvasseries, lectures...alors nous vous souhaitons de bien en profiter :)

Qu'on se le dise, nous reprendrons nos jeux d'écriture à partir du lundi 29 août 2016 !
Faites-le savoir autour de vous, parlez de votre plaisir à participer à ce site d'écriture à vos amis et connaissances, et diffusez largement l'information dans vos réseaux sociaux.

Vous pouvez aussi nous envoyer des idées de thèmes pour les prochaines semaines, car nous manquons parfois d'imagination de ce côté là.

Enfin, si vous souhaitez nous faire découvrir des textes que vous avez écrits et que vous souhaiteriez publier sur notre site, n'hésitez pas. Merci !

A très bientôt à tous !

vendredi 22 juillet 2016

Gene M - Les ombres et la lumière de l'été

C'était l'été : un bel été bleu et chaud qui promettait des jours heureux et insouciants.
La ville s'étalait, paresseuse, le long de la baie dans cette ville méditerranéenne. La lumière éclatante de juillet baignait la cité alanguie.
Jamais on n'avait pensé aussi peu à la mort.

La nuit, la lumière artificielle prenait le relais : les enseignes incandescentes des bars et des discothèques jetaient leurs feux sur une population jeune et joyeuse.
Parmi cette belle jeunesse se détachait une jeune fille éclatante de vie, au charme insolent. Chacun de ses pas faisait virevolter, avec grâce, sa jupe de gitane. Dans son sillage, sa petite sœur à la silhouette enfantine aux formes peu marquées la suivait. Elle avait tellement envie de vivre la vie de sa sœur !

L'homme, tapi dans l'ombre d'un buisson regardait fixement devant lui :
un prédateur, concentré sur sa petite proie.

Le lendemain matin, on retrouva la petite sur la plage, morte, ressemblant à une poupée désarticulée.

Pascal - Les ombres et la lumière de l'été

Pêcheur d’Islande 

Notre Romans-sur-Isère n’a rien d’une station balnéaire ; celui-là, comment a t-il fait son compte pour se retrouver à l’amarrage d’une table, sous les bâches tendues de mon cher bistrot du dimanche ? En été, je croyais que ce genre de personnage ne fréquentait assidûment que la plage du Coco Beach, les bars mutins d’Ibiza et les boîtes de nuit appropriées, un peu partout dans Paris. Mais c’est sans doute moi qui ne sors plus assez pour le réaliser ici et là. Il n’empêche ; il a peut-être son voilier à quai le long de l’Isère, le bonhomme…

Indéniablement, ce dimanche matin, c’est la vedette de la terrasse ; on dirait un moniteur d’éducation physique, un monsieur univers du milieu du vingtième siècle, propulsé à la terrasse de ce café d’aujourd’hui. Vêtu d’une marinière flambante, d’un pantalon en toile délavée et de petites chaussures marines en cuir bleu-souple, il semble tout droit sorti d’un roman de Somerset Maugham. Tellement cliché, tellement stéréotypé, tellement bien propre sur lui, il pourrait être la vedette d’une pub de Jean Paul Gaultier.
Son polo le serre aux entournures ; sentant mieux ses muscles, il gonfle les biceps, fait rouler ses pectoraux, rentre le ventre, comme des gestes habituels, des poses à l’adresse de photographes invisibles.
Ce quarantenaire passé a une belle gueule carrée de gentil méchant, avec des rides savamment calculées à chacun de ses sourires enjôleurs ; il est beau, il est preux, il est ténébreux, il sent le sable chaud ; il doit avoir un succès fou auprès des femmes. Il a le sourire blanc-salin du loup de mer ; chaque fois qu’il ouvre la bouche, ce doit être pour raconter des aventures de déferlantes. On sent le courage à chacun de ses gestes, surtout quand il touille son café, le petit doigt en l’air…
Les poils blonds de ses bras frisent en presque désordre ; ils sont comme un champ d’avoine qui attend la caresse du soleil matinal. Sur sa peau bronzée, on peut voir un beau tatouage aux nuances multicolores, un arc-en-ciel peut-être, mais dont la haute teneur philosophique ne trouve pas ma traduction.
Il porte des Gay, non, des Ray Ban d’une autre mode sur les yeux et quand il les ôte, on dirait la Mer des Caraïbes dans ses pupilles. Il éblouit, il irradie, il étincelle ; à chacun de ses regards circulaires, on dirait un phare altruiste au chevet des âmes en perdition de la terrasse. Façon pirate, il porte aussi un petit foulard rouge autour du cou et une boucle d’oreille en or qu’il tripote souvent comme pour s’assurer qu’elle est toujours là. Il a des colliers aussi ; des fines nacres arc-en-ciel aux reflets d’îles paradisiaques, portées comme des trophées, qui s’agitent aux mouvements de leur beau capitaine. Sa montre ? Une épaisse Rolex en or véritable, mille carats ! Butin de ses derniers pillages, des bagues et des bracelets figurent aussi dans son arsenal de grand séducteur…

Un instant, j’aimerais lui ressembler pour avoir la chance de harponner, moi aussi, quelques belles femelles attirées par tous ces falbalas de miroir à alouettes. Aussi, je me languis de voir la sirène que ce pêcheur d’Islande, forcément bien loti, a naturellement dû prendre dans ses filets…

Cette femme extraordinaire, cette Aziyadé, je l’imagine tellement fabuleuse, tellement exceptionnelle, tellement radieuse. Vous savez, c’est ce genre de personnage qu’on ne croise que dans ses rêves les plus fous, si bien qu’on ne sait plus s’ils sont des enchantements ou des cauchemars, tant leur attraction furieuse est aussi merveilleuse qu’inaccessible.
C’est peut-être une gravure de mode, la couverture d’un magazine parisien, un mannequin à la mode, à la solde des plus grands couturiers ! Elle a le visage aux mimiques parfaites, les cheveux courant jusqu’à ses reins, la silhouette digne d’une statue de Rodin, une magnifique paire de seins ; quand elle sourit, tous les jeunes rayons du soleil apprennent à briller et quand elle rit, les petits oiseaux du quartier revisitent leurs gammes aux sons de la gaieté !

C’est sûr ! Elle va s’asseoir à sa table, lui donner un petit coup de genou connivent, poser sa main dans la sienne comme un signe de reconnaissance amoureux ! En échange, il va lui murmurer des secrets, des chemins d’îles aux trésors, ceux qu’elle cache si peu sous son petit chemisier ! Pris dans la tourmente de l’Amour, ils vont peut-être s’embrasser et, par-delà, faire gicler dans le ciel plein d’étoiles filantes ! Les ondulations des feuilles de platane ont déjà des soubresauts d’éclats de lumière sur la place !
Et puis, bras dessus, bras dessous, je les regarderai disparaître dans la chaleur de la matinée ; ils vont traverser l’esplanade comme on marche sur la mer, et je me retrouverai seul, tel un Robinson sur son île, à l’ombre de mes illusions. Les nuages de l’Ouest vont cacher le soleil, tuer le clinquant des couleurs, taire les petits oiseaux et je me réveillerai dans la torpeur de mes draps affalés…

Il cocote, le flibustier ; il a dû tomber dans son flacon de Drakkar ; la chevelure à peine grisonnante, la barbe de trois jours, le teint hâlé, c’est aussi dans sa panoplie de Cupidon des plages. Il croise et décroise les jambes comme pour ne pas laisser le temps aux fourmis laborieuses de l’ankyloser. Il tire sur sa longue cigarette blonde mais il n’avale jamais la fumée ; il la recrache aussitôt comme des intenses signaux d’indiens, sur le sentier de l’Amour, qu’il lance innocemment à l’entourage…

Soudain, son visage s’éclaire ! Il se lève, le charmant naufrageur ! C’est la belle de son cœur qui vient rassurer son preux pêcheur ! Il piaffe, il geint, il bout, il s’empresse, le bel harponneur ! Caché dans le fond du bar, mon angle de vision ne me permet pas encore d’admirer sa conquête. A voir toutes ses simagrées, je devine la belle amazone toute proche… J’aimerais tant avoir cet emballement… Enfin, elle apparaît. Elle porte une marinière assortie à la sienne ; sans doute, un membre de son équipage, me suis-je dit. Elle porte aussi une belle barbe, un petit chien dans les bras, des muscles saillants, un jean moulant et ses éclats de rire caverneux font peur à tous les petits oiseaux des platanes ! Ils vont s’embrasser ! C’est sûr ! Maintenant, les nuages vont rappliquer de l’Ouest en courant ! Les éclats de lumière se cachent déjà ! Regardez les ombres contrites ! Elles fondent sur le bitume ! Lové contre une bite d’amarrage, c’est un bateau à voile et à vapeur qui doit faire relâche dans le port de Romans…

L'Arpenteur d'étoiles - Les ombres et la lumière de l'été


Un souvenir inoubliable

L’été 1977 hésitait entre ombres et lumière, entre fraicheur et soleil de plomb. Isabelle avait quatorze ans. Grande, mince, des cheveux châtains et des yeux bleu outremer, elle jouait funambule sur le fil de l’adolescence. Les vacances étiraient doucement des journées d’ennui, dérivant de promenades en lectures, de rock en disco, de silence en infinis bavardages. Et pourtant, elle allait vivre une étonnante aventure. Sa grand-mère l’avait invitée à la rejoindre pendant une quinzaine de jours au cœur du mois d’août, en Sicile. C’était son premier grand voyage.

Arrivée à Palerme, la grand-mère, hautaine, élégante, autoritaire mais débordante d’amour pour sa petite-fille l’emmena vers une cité proche de la capitale, berceau de la famille.
Elle lui résuma l’histoire de sa vie : l’arrière-grand-père possédait des terres immenses et d’importants domaines agricoles et viticoles. Gouvernante pour les enfants, domestiques, train de vie noble et bourgeois. Mais cet homme brillant était passionné par le jeu, en particulier par le poker. Joueur invétéré, il perdit peu à peu sa fortune. La famille d’Isabelle rentra dans le rang des gens "normaux", tout en conservant une aura, un infini prestige et un respect incommensurable de la population.

Quelques jours plus tard, la fête de l’assomption allait occuper toute la ville. Une procession considérable parcourait les rues jusqu’à la mer. La très belle statue de la Vierge sortait de la grande église sur une sorte de brancard porté aux épaules des hommes. Un voile blanc, ample et long accroché à la couronne de la Vierge recueillait des billets que les fidèles épinglaient tout au long du parcours.
La veille de la fête, les organisateurs vinrent voir la grand-mère d’Isabelle. Une sorte de conciliabule auquel elle ne comprit pas grand-chose. A la fin de la discussion, sa grand-mère lui expliqua qu’elle devrait accompagner la Vierge sur le brancard, en robe blanche et la tête ornée d’une couronne de fleurs. C’était un honneur pour la famille et également pour son arrière grand-oncle qui fut cardinal. Elle n’eut pas le choix de refuser.

Le 15 août, Isabelle traversa la ville sous les bravos de la foule, accompagnée par les cantiques chantés à pleine voix. Sous un soleil somptueux, elle était l’incarnation de sa famille et de la Vierge, dans l’ombre brûlante du voile qui se couvrait de billets, dons généreux voués aux œuvres.

Ce récit est une histoire véridique vécue par une amie proche.

Où lire l'Arpenteur

jeudi 21 juillet 2016

Lilousoleil - Les ombres et la lumière de l'été

Elle a perdu sa lumière. Ce matin encore, elle regardait son nounours bleu avec son sourire enfantin, les fossettes au creux des joues. Elle avait dans les yeux tous les ballons rouges de l’aube d’une vie. Le soleil avait dardé ses rayons toute la journée.  Elle avait contemplé entre ombre et lumière, les reflets de la lune dans le lac. Elle avait imaginé un avenir, elle serait mannequin ;  elle serait maîtresse d’école ;  elle serait infirmière ou aventurière comme ces filles, parties en bateau et dont elle lit les aventures  qui voguent au milieu des vagues vers Corfou, Rhodes…Enfin loin…
Ce soir, elle serre son ours, son livre est tombé,les pages sont froissées. L’ombre est tombée ; noire ; une aile de corbeau l’a enveloppée, l’a envahie… Les larmes salées inondent ses joues forment des petites rigoles dans ses fossettes, des perles de lumière  explosée. Les ballons rouges ont éclaté.
Demain sera un autre jour,  la lumière reviendra, elle prendra une  autre couleur mais jamais plus, elle n'aura cet éclat d'innocence.


mercredi 20 juillet 2016

Célestine - Les ombres et la lumière de l'été

Juillet. Ils sont assis sur le long balcon surplombant la vieille ville,  devant le crépuscule naissant. Les murs semblent d’or.
Elle ferme les yeux à demi devant l’aveuglante clarté du couchant. Lui fixe crânement le soleil qui descend face à eux, dans un plongeon silencieux de lumière poudrée, comme une grosse orange éclatée. Le ciel s’ocre. Puis blanchit.
L’ombre envahit peu à peu les ruelles, pressant le pas des passants.
C’est beau, une ville qui éclaire une à une ses lampes comme autant d’étoiles. Tu sais, chacune semble raconter un morceau d’histoire. Comme celles du ciel.
En bas la rue bourdonne d’une rumeur sourde.
Le vent se lève. Tiède. Presque chaud. Le balcon se moire d’ombres violettes allongeant la silhouette des cyprès en pot de grès.
Le vent glisse sur sa peau, sur ses seins qui frissonnent. Son chemisier de soie blanche claque comme une voile sur la mer. Ses cheveux volent dans ses yeux.
La nuit recouvre chaque façade de son drap de velours sombre.
Ça sent la tubéreuse, et le lys. Ah, et le jasmin aussi, par moment.
La lune semble une rognure d’ongle luisant au-dessus des arbres. Ils rient de cette image. Leurs mains se serrent.
Ils sont bien. Seuls, dans cet instant d’éternité splendide et quotidienne.


Où lire Célestine

mardi 19 juillet 2016

Lorraine - Les ombres et la lumière de l'été

Les ombres de la nuit se faufilent en silence
Dans le soir diapré qu’embaume le jasmin
L’été a pris d’assaut la belle effervescence
Des rosiers épanouis à l’entrée du jardin

Je sais que dès demain s’éveillera un monde
De lumière jouant sur l’étang endormi
Allumant le chemin qui va à la rotonde
Et le cygne posé sur le gazon fleuri

Mais quelquefois l’été se joue de la lumière
Et sous les sapins drus dessine leur grande ombre
Engouffrant sa fraîcheur jusque dans les chaumières
Et tapissant les murs de silhouettes sombres

Le soleil et la nuit joueront la grande scène
Des saisons opposées aux contrastes jumeaux
Les ombres et la lumière comme un fruit qu’on égrène
Chanteront tout l’été leur délicat duo

Vegas sur sarthe - Les ombres et la lumière de l'été

Mes siestes

A l'heure où - ventres pleins et esprits empégués
les adultes opéraient leur sieste crapuleuse
nous étions condamnés à la pause ennuyeuse
séquestrés au dortoir sans espoir de fuguer.

Trépignant sur le lit je restais éveillé
recomptant les moutons et bâillant aux corneilles
je grimpais aux échelles embrasées de soleil
que lançaient les volets disjoints sur l'oreiller.

J'étais un baroudeur , un Joffrey de Peyrac
et Angélique avait les yeux de ma cousine
rien ne me résistait, pont-levis, sarrasines.

Un jour je dirais tout, je viderais mon sac
je leur dirais mon bois, ma hutte, mon marais
mais pour l'heure, exalté, je gardais mes secrets

Kakushi Ken - Les ombres de l'été

   Il y a un monde à la fois près et loin de ton monde... Laisse-moi te décrire celui-ci…

   Lorsque tu arrives par l'espace, tu as une vue extérieure admirable. Tu peux voir une planète bleue qui se lie à l'or des terres lointaines dans une palette claire et foncée. Tu pénètres alors dans l'atmosphère et, tel un vaisseau spatial, plus tu t'approches du sol plus l'air devient accueillant : frais et chaud à la fois.
   Au contact du sol, tu réalises qu'on est en été, sur un bord de mer.
   Le soleil ne force pas trop, histoire de ne pas brûler ta peau ni aveugler la pupille de tes yeux. Laisse tomber ton scaphandre de sécurité et enfile plutôt des vêtements légers... La brise marine caresse ton corps et t'invite à plonger dans l'eau vivante... La côte est ombragée jusqu'au pied de la mer, ou océan, vas savoir…
   Ce monde semble parfait. Tout est équilibre et paix. Pourtant, sous cette apparente plénitude couve l’ouragan le plus gigantesque que tu puisses imaginer… Si tu croises un autochtone, il te dira que « Oni » vient de l’ombre, de l’obscurité. Un maelström effroyable qui arrache l’âme et évide les corps…
   Puérile croyance de gens qui ne regardent pas plus loin que le bout de leur nez !

   La vérité est que lorsque tu nages dans cette eau immense, la joie au cœur, des monstres peuplant tes cauchemars nagent dans les profondeurs… Là où tu foules de tes pieds ravis le sable chaud et parfumé ; il foisonne des serpents dont la seule morsure t’ôterai la vie dans des souffrances innommables… Lorsque tu te régales de fruits cueillis aux arbres, de méprisables vermines ont pondu leurs larves qui basculent dans ton organisme via ton œsophage et ton estomac. Lesdites vermines parfois mangent leur hôte de l’intérieur…
   La nuit, qui aveugle la plupart de tes sens et met en alerte tes peurs, est opaque, silencieuse, comme si elle était à l’affût. Les lucioles s’éteignent lorsque tu n’es pas en symbiose avec la nature, le vent porte ton odeur à la faune sauvage qui s’éclipse en un mouvement silencieux sous la lune… Les oiseaux de nuit te regardent étonnés de te voir tendu… Le moindre bruit te fait sursauter, le vent qui forcit te fait froncer les sourcils : « est-ce l’ouragan promis qui s’approche ? »

   Ainsi ce monde n’est pas ton monde. Il ne s’agit pas de s’imposer et de le changer selon ton envie ; mais bien d’être à l’écoute de ce dernier et de s’imprégner de lui.
   Le concept du « Oni » est une « opposition » qui est en toi, et seulement en toi. Ta vérité n’est point la vérité ; tout comme la mienne ne l’est pas non plus…
   La lumière, l’ombre ? Ces deux là font un monde. Elles sont agoniste et antagoniste ; parfaites facettes d’une même pièce. Les deux se mélangent comme le jour et la nuit, lorsque vient l’aube ou le crépuscule…
   Qui saurait alors prétendre démêler ces deux là lors de cette fusion ?
   Mensonges et vérités, secrets et révélations ne sont que ce que nous interprétons : notre monde… Il n’est sans doute pas LE monde dans lequel nous sommes...

lundi 18 juillet 2016

Fred Mili - Les ombres et la lumière de l'été

J'étais en embuscade, face au soleil couchant, sur les bords de Seine. L'appareil réglé, prêt à appuyer sur le déclencheur, en rafale.
Je voulais un contrejour. Une fille qui me ferait appuyer sur le bouton comme un malade, pour immortaliser l'instant.
J'avais une idée précise de celle que je voulais même si cela n'avait que peu d'importance, face au soleil.
Je souhaitais qu'elle ait les cheveux longs, les yeux en amande, qu'elle soit grande et mince, qu'elle vienne de gauche pour aller vers la droite et non l'inverse, qu'elle tourne la tête vers moi et qu'elle me fasse un grand sourire, illuminant son visage.
J'étais impatient, voire fébrile. J'avais une idée très précise de ce que je voulais obtenir avec la collaboration de cette inconnue. 
L’œil dans le viseur, j'étais ébloui par le soleil. Il ne passait que des hommes ou que des filles trop petites, ou trop enrobées.
En fait je captais malgré tout les images de chaque passant, ce qui me permettait d'affiner mes réglages, mais ma princesse ne se présentait pas.
Pourtant en face de moi le soleil déclinait, il semblait vouloir partir ailleurs, de l'autre côté de la terre et tirer sa révérence.
Parfois ébloui, je pris pourtant l'homme en vélo, la femme enceinte promenant son bébé dans la poussette, l'homme en djellaba avec sa barbe plutôt longue, une petite fille en bicyclette, le jongleur qui avançait en lançant ses quilles, le jeune footballeur dribblant un adversaire imaginaire, la vieille femme élégante avec son chapeau sur la tête enfin tout ce qui se présentait entre moi et le soleil.
En place depuis une heure, je m'impatientais. Je pensais au naturaliste, caché au bord d'une étendue d'eau, attendant de saisir l'envol d'un canard.
Je n'étais pas capable d'attendre aussi longtemps sans m'énerver.
Cependant sur ma carte memoire les photos s'entassaient. J'enrageais. La patience n'est pas ma vertu principale. De plus j'avais des paillettes de toutes les couleurs dans les yeux à force de fixer la lumière au travers de l'objectif.
Je laissais l'appareil bien à plat sur la rambarde puis allumais une cigarette pour faire passer le temps et réhabituer mes yeux à la lumière du jour.
Soudain une fille passa, presque celle que j’espérais. J'attrapais trop rapidement mon appareil et déclenchais dans l'urgence face à l'astre éblouissant. Hélas, les photos n'étaient pas nettes.
Je pestai. Rageur je jetai mon paquet de cigarettes par terre et l'écrasai d'un talon furieux. Je m'en voulais de m'être laissé distraire par un vice incontrôlable. Le paquet malmené laissa apparaître les filtres orangés d'un côté et les cigarettes éventrées d'où s'échappaient le tabac à peine blond.
Je me résonnai.
Je voulais une silhouette dans l'ombre face à la lumière du dieu Ra. Je savais que ce n'était pas évident surtout lorsque la photo était déjà composée dans la tête.
Il ne restait qu'à la prendre, qu'à saisir l'instant.
Je ne faisais que de la photo de rue et de ce fait je savais qu'il fallait mitrailler pour avoir une ou deux belles photos réussies.
J'attrapais la bouteille d'eau dans mon sac sans décoller l’œil du viseur et bus comme un ivrogne en mal de sa potion. Je me massais les reins, la position que je m'infligeais faisait souffrir ma vieille carcasse.
Je me relevai me massant le bas du dos comme je pouvais. Je jetai machinalement un coup d’œil à gauche et je la reconnus aussitôt.
La voilà. C'était elle.
Mes reins plièrent avec difficulté lorsque je me collai derrière le viseur, mon doigt tremblait sur le déclencheur.
J'étais prêt malgré tout. 
L'exaltation me fit sourire nerveusement. Je laissais approcher, affinant la mise au point. Elle tourna la tête vers moi. Exactement l'image que je souhaitais.
Je souriais en appuyant.
Pas de réponse.
Je réessayai.
Toujours rien.
J'éteignis l'appareil, le rallumai.
La batterie était suffisamment chargée.
La carte Sd était déjà pleine.
La jeune fille me fit un coucou du bout des doigts, accompagné d'un sourire éblouissant. Avait-elle compris que je n'avais pas pris une seule photo d'elle ?

dimanche 17 juillet 2016

Semaine du 18 au 24 juillet 2016 - Les ombres et la lumière de l'été

8 mots qui vous ont donné du fil à retordre et qui nous ont offert de vrais plaisirs de lecture.

Pour ce dernier thème avant la rentrée nous vous proposons ceci : les ombres et la lumière de l'été

L'été est une saison où ombres tamisées et riches lumières cachent ou révèlent tant de choses. A vous de nous conter une histoire (vers ou prose) où les secrets se dérobent dans les ombres et se dévoilent en pleine lumière sous le soleil brûlant.

jeudi 14 juillet 2016

Tiniak - Des pieds et des mots

PISSE AND LOVE

Sur un tapis de chrysanthèmes
bordant la stèle au noir mica
puisque je n'étais plus abstème
à force de rhum et vodka
au cœur, une chanson bohème
au bras, une matriochka
(appétissante, quoique blême)
merguez en pogne, le froc bas
je déchargeais mes tréponèmes
en manière de vendetta

L'heure était sombre et automnale
L'endroit s'y prêtait en tout point
C'est qu'on venait pour la Toussaint
rendre hommage au vice-amiral

Il est mort cocu, le saint homme
pas de ça ! mais du ridicule
de s'être fourré le bidule
- allez savoir...? dans un vid'-pomme !

Gaillarde, sa matriochka
(une santé ! une acrobate !)
chaque année m'offre ses cravates
sous le couvert des aucubas
au cimetière
où il nous plaît de faire l'amour, pas la guerre

/Où enterrer ses velléités belliqueuses

Jérôme - Des pieds et des mots

Le jour où je me suis dit

Le jour où assis dans l’herbe, le nez dans les nuages et à mes pieds les collines ronronnant d’abeilles et de cigales, je me suis demandé ce qu’est au juste un vice-amiral (mais comment font les autres pour ne penser à rien ?), j’ai songé que si j’avais seulement sous la main, sinon wifi et wiki – ici les cimes en chapelet filtrent rigoureusement les petites ondes du réseau, si fragile bidule – le dictionnaire qui dort dans le bureau j’aurais pu illico assouvir ma soif de savoir, mais pas sans courir le risque d’une glissade incongrue de vice-amiral à vide-pomme ; que là, le besoin subit de vérifier une information neuve m’emmène cheminer jusqu’au Caucase –  d’où la pomme serait originaire… –  qu’alors, mon œil se serait peut-être posé sur un chrysanthème – tiens, ya un nigrec ? – à moins qu’une brève note sur l’épisode des fruits d’or des Hespérides ne m’ait conduit, curieux que tout étonne, à la muse Melpomène, à trois colonnes des merguez – étymologie controversée – et à petite distance des moines – mais depuis quand portent-ils un froc ? – et ainsi de suite de fil en aiguille et de matriochka en poupées russes… et puis, cigales et collines aidant, je me suis dit que ce vagabondage à rebrousse-page attendrait bien ce soir, à moins que d’ici là l’intrigant vice-amiral n’ait fait tout simplement naufrage dans la ronde apaisante des nuages qui glissent là-haut.


mercredi 13 juillet 2016

Lilousoleil - Des pieds et des mots

On l’appelait « Vice Amiral »,  personne ne savait pourquoi car son petit nom c’était François seigneur de la Dombes.  Dans toute cette belle région de l’Ain, paradis des chasseurs, des animaux et des mangeurs de grenouilles, il était connu. Il sévissait sur tous les marchés, les foires et autres festivités où il pouvait exercer sa profession : bonimenteur. 
Toujours tiré à quatre épingles, le costume gris souris en colère, il arborait fièrement, à la boutonnière  un chrysanthème jaune d’or que son épouse adorée lui avait confectionné en utilisant des bouts chiffons et sur son crâne trônait un chapeau feutre enroulé d’un ruban bleu blanc rouge…
Il portait, afin de tenir son pantalon, des bretelles ajustées qu’il étirait régulièrement en répétant à qui mieux mieux :

« Les bretelles Frac, soutiennent le froc, économise le fric »… Regardez mes belles paires ! Y en a pour tous les goûts ! »

Son éventaire invariablement installé le plus près du bistrot ;  baratiner toute la journée donne soif alors dès qu’il pouvait, un petit coup de blanc bien frais, une Meursault de préférence,  lui rinçait le corniaulon.  Il vendait avec la même énergie et un large sourire de matriochka en goguette,  un balai qui lavait les sols sans laisser de traces humides, un pot de chambre spécial pour les mamies et les papys, le super robot qui cuisine tout seul qui ne fonctionne plus dès que vous êtes rentrer chez vous.

« Aucu mesdames Aucu messieurs, aucune hésitation ! 
- Ce vide- pomme est magique, non seulement il vous découpe  le trognon de n’importe quelle pomme mais tenez-vous bien ; il épépine même les poires ! 
Exceptionnel,  non ! Et regardez bien !  Oui,  oui mesdames, le trou central est calibré spécialement pour les merguez. Plus de problème pour une  cuisson uniforme au barbecue
- Comment vous dites ma p’etite madame ? Combien qu’que ça coûte ? 
- Trois francs six sous, madame trois francs six sous… heu heu dix euros ! Dix euros ! 
- Comment c’est cher ! mais ma p’tite chérie , avec ce bidule-là, vous gagnerez un temps fou pour faire vos tartes, vos compotes vos pommes au four… et le temps ça n’a pas de prix… 
Et puis tiens, avec le  vide-pomme magique, je vous offre deux torchons nid d’abeille ! Tâtez la qualité, c’est pas de la gnognotte… Comment non ? Alors je vous propose un chausse-pied manche en corne de taureau… 
….

Kakushi Ken - Des pieds et des mots

Iwo-Jima, février 1945 ...

- "Bien, bien, bien les p'tits gars ; voilà le programme du jour : notre bien-aimé vice-amiral a décidé ce matin de faire une grillade de merguez en haut du mont Suribachi que vous voyez à tribord. Votre job sera donc d'aller trainer vos pieds là-haut et de préparer la grillade pour 44.000 fétards...

Il y a quand même un pet de travers, les gars ; et croyez-moi : il y a de quoi faire dans son froc. Cette île sera pour vous comme un vide-pomme, sauf que vous serez les pommes : parce que le renseignement nous signale que l'ennemi a aussi choisi cet emplacement pour faire aussi sa grillade de merguez ! De plus, ce caillou est sa propriété...
 
Ce bidule qu'on appelle Iwo-Jima est une vraie matriochka : c'est une succession de cavernes, tunnels, trous d'homme les uns imbriqués dans les autres qui ne se vident pratiquement jamais...
 
Alors, mes "boys", essayez de ne pas devenir une vallée de chrysanthèmes semés au vent japonais !
Good luck, and kill them all !"

Emma - Des pieds et des mots

Barbecue chez Marcel.

Jojo et Nénette sont occupés dans la cuisine à préparer la salade de fruits, creuser des boules dans le melon (avec la cuiller à boules), des cylindres dans les pommes et les poires (à l'aide du vide-pommes), et des cubes d’ananas (avec le bidule ad hoc).
- Mémé, dit Léa, je peux jouer sur la terrasse avec les babouchkas de pépé Albert ?
- Des matrioschkas, on dit, ma chérie, tu y fais bien attention, c'est un souvenir de la fête de l'huma 1950 !

Dans le jardin, ti shirt PSG et froc délavé, Marcel officie avec emphase au barbecue avec les piques et les broches.
- Mets le paravent, Marcel, dit Jeannine, dès fois que l'odeur des merguez incommoderait le marquis de Machin Truc.
- C'est qui, le marquis de Machin Truc ? demande Jojo
- Tu connais pas notre voisin, le Vice-amiral de Machin Truc ?

Et elle désigne d’un mouvement d’épaule le parasol à frange chamarré, orné de chrysanthèmes et lotus, qui dépasse de la haie.

Du parasol lui-même, ainsi que Jojo le vérifie par un trou dans les troènes, émergent des mollets de coq et des pieds osseux nus dans des mocassins classieux, posés sur une chaise métallique.

Hier encore il portait beau dans les réceptions de l’ambassadeur, le Vice-amiral, avant que des revers de fortune, et des pensions alimentaires faramineuses le contraignent à jeter l’ancre près de Marcel, et subir l’odeur des merguez tous les dimanches d’été.