dimanche 30 avril 2017

Modération des commentaires

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mardi 28 mars 2017

Andiamo - L'écrivain voyageur

L'écrivain voyageur ...

Quel pari stupide ! Avant hier avec quelques copains dans une brasserie de la gare de Lyon, après moult bières toutes plus costauds les unes que les autres, j'ai tenu le pari d'écrire un roman entier entre Paris et Marseille, et ce en TGV !

Trois heures pour relever un défi, si au moins il se trouvait un connard pour flanquer un fer à béton sur une caténaire, je gagnerais quelques bonnes heures, mais non pas de risque, les drones surveillent la ligne.

Ou encore une désespérée se balancerait sur la motrice pile au moment où elle passe, mais non, il fait beau, Hollande ne sera plus président dans quelques semaines, tutti va bene.

Tiens une grève inopinée de la S.N.C.F, ça arrive, ils se foutent en "pause" pour un non, ou pour un non, ce serait chouette ... Mais ne rêvons pas, ce ne sont pas les vacances, moins d'affluence... Moins d'impact !

D'abord quoi écrire ? "ILS" m'ont imposé un thème : "l'écrivain voyageur" quelle connerie, parole ils se masturbent le cerveau, un titre pareil ça ne fera pas un rond ! "Mort d'un commis voyageur" ça avait de la gueule, "Le voyageur imprudent" voilà un titre ! L'écrivain voyageur... pourquoi pas le pigeon voyageur ? Biscotte le pigeon c'est ma pomme, nom de Zeus !

Laura Vanel-Coytte - L'écrivain voyageur

"Paysages d'écrivains voyageurs"

J'ai beaucoup voyagé avec un écrivain avec lequel j'ai vécu deux ans: Baudelaire.
Sa famille l'avait envoyé vers Calcutta et nous embarquâmes sur un paquebot.
"L'albatros" décrit les jeux de l'équipage pendant "Le voyage" qui lui apparaît "amer."
A cause d'avaries, nous débarquâmes à l'Ile Maurice, "Un hémisphère dans une chevelure
Dit les "les longues heures passées sur un divan dans la chambre d’un beau navire […] »
Le beau paysage de Maurice est la terre luxuriante du "Parfum exotique." Il renonce
A poursuivre notre voyage vers les Indes, dans cet infâme "fauteuil immobile."
A l'île Bourbon adresse au riche planteur qui fut son hôte, "A une dame créole,"
Inspiré par sa femme, poème galant imprégné d'un exotisme qui fera école.
Quand nous serons revenus dans ce Paris dont il peignit de si grands "tableaux"
Et dont sa famille voulait l'éloigner de l'influence délétère, ce voyage sera
Son "Ailleurs" désirable face à l'"Ici" infernal des paysages spleenétiques.

J'avais à l'époque un amant qui se prénommait Gérard de Nerval avec lequel
Je pris d'autres chemins dans la capitale. Il était né dans le quartier St Martin
Et nous partîmes souvent de là vers l'Est dans le Valois et la Picardie.
Ces "Promenades" dans le pays de Rousseau étaient encore de vraies aventures.
Avec lui, je me sentais "filles de feu" qui hantaient Chaalis et Ermenonville
Où nous nous recueillîmes sur l'île aux Peupliers ; il voulait voir les terres
Où sa mère lui avait été retiré; la Silésie impliquait d'aller plus loin vers l'Orient.
Il me fit visiter ses "petits châteaux de Bohème" avant de m'embarquer
Pour notre Grand Tour en passant par la Suisse où le lac de Constance
Fut le théâtre de nos amours enfin au grand jour : je ne me consacrais plus qu'à lui
Lorsque nous traversâmes l'Allemagne ; à Vienne, j'eus une méchante rivale
Mais je lui suivis tout de même dans ce qui était encore Constantinople
Et le Caire où il berça nos "Mille et une nuits" par ces récits du "Ramazan"
Où le grand architecte "Adonisa" nous mena vers les sciences occultes

Tisseuse - L'écrivain voyageur

Nous sommes les gens d’air
Voyageurs planétaires
Passent les rêveurs
En quête de lueur

Nous inspirons l’écrit vain
Celui qui transpire
De nos mondes éteints
Et de nos absences à dire

De nos noyaux à spire
Et à crachin
De nos drôles de vire
Et volte en chagrin

Nous suivons sans outrance
La moindre turbulence
Qui nous emmènent loin
Des creux et des chafouins

En nous douce folie
Voler c’est inouï
Pour traverser la vie
Et planer à l’infini

lundi 27 mars 2017

Chri - L'écrivain voyageur

Comme la plupart de tous les autres matins, sauf le samedi, il se levait relativement tôt. Dehors, le jour était à peine présent, les rues commençaient à s’animer, les premiers livreurs ouvraient déjà leurs portes arrière. Il filait dans la cuisine après un passage éclair aux toilettes. À l’âge qu’il avait, il s’était déjà levé deux trois fois dans la nuit… Il irait prendre une douche et se laver les dents après le café en posant un thermos chaud sur le rebord de la baignoire. Il refermerait la porte de l’appartement du troisième en prenant soin de ne pas faire plus de bruit que nécessaire. Qu’à l’intérieur ça dorme encore un peu, que tous ceux qui y étaient ne soient pas réveillés par son départ. Cette attention lui conférait une vague aura de héros séculaire. Celle de celui qui part dans le froid matin tuer l’auroch ou le mammouth pour la survie du clan encore blotti autour du feu finissant. Genre.

Il monterait trois étages, marcherait le long d’un couloir étroitement sombre, il sortirait une clé de sa poche et ouvrirait la porte d’une minuscule chambre de bonne sous la charpente de l’immeuble. Il avait fait remplacer le vasistas ridicule par un velux presqu’aussi grand que la pièce et qui l’illuminait comme un projecteur de théâtre.

Dans cette ancienne chambre, un bureau sous le velux, derrière, un fauteuil à roulettes confortable au possible, sur le bureau un ordinateur, une imprimante et un broyeur à papiers qui donnait sur une poubelle gigantesque. Ici, on jetait plus qu’on n’amassait. Et sur le chêne du bureau une multitude de dossiers, livres à demi ouverts, cornés de frais, des encyclopédies posées en tourelles à l’équilibre précaire, des cartes géographiques, des photos, un beau bazar.

Il refermait la porte derrière lui, ouvrait le rideau noir du velux que la lumière dégringole sur le bureau, et il se laissait tomber dans son fauteuil, se frotterait les yeux à deux paumes, ouvrirait l’écran de l’ordinateur. Alors, il regarderait le chapitre écrit la veille, il le garderait ou l’effacerait selon son jugement et il attaquerait le suivant.

Il était à la bourre, il ne lui restait plus que trois semaines avant la date limite fixée par son éditeur pour le huitième livre de la collection à succès : « Mes Voyages avec un animal ! ». Il n’était qu’à la moitié du récit de son soit disant dernier :

La traversée d’Est en Ouest, de la cordillère des Andes, de Cuzco à Nazca, au bord du Pacifique, à pied, en un été, avec un lama chauve…


Semaine du 27 mars au 2 avril 2017 - L'écrivain voyageur

A la suite de ces "chères madeleines" qui nous rappelaient Proust, nous allons vous proposer de nous décrire, de raconter l'histoire, ou de discourir sur : 
"L'écrivain voyageur" !

En poésie ou en prose, à votre choix, votre texte doit nous parvenir d'ici dimanche 2 avril minuit à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com

dimanche 26 mars 2017

Gene M - Ma chère Madeleine

Chère Madeleine,

Voilà dix-huit mois que tu es partie définitivement dans cet au-delà
que tu redoutais tant ...
C'est la première fois  et la dernière que je t'appelle Madeleine -
petit clin d'œil, tu adorais Proust -

 Tu n'aimais pas ton prénom : Madeleine, Bas de Laine  se moquaient
tes petites camarades de classe...

Tu avais choisi un autre prénom : Marianne.
Rappelle- toi Marianne, nous nous étions rencontrées à Athènes,
chacune avec l'amour de sa vie...

J'avais éprouvé un véritable coup de foudre amical pour toi.
Chose étrange et amusante : La grand-mère de mon mari m'avait prédit,
dans le marc de café, la rencontre d'une amie... C'était vrai.

Ta joie de vivre, ta culture et ton humour me ravissaient.
 Tu n'es plus, c'est très douloureux. Bien sûr si je m'apitoie un peu
sur moi de façon assez égoïste, c'est que tu étais reliée aux années
les plus heureuses de ma vie.

François Truffaut disait qu'à partir d'un certain âge on connait plus
de morts que de vivants.
Phrase terrible mais ô combien juste.

Adieu Chère Madeleine-Marianne, tu as rejoint tous mes chers disparus
mais ton souvenir ne me quittera pas.

Loïc - Ma chère Madeleine

Madeleines

Toquer à la porte comme il faut,
comme on nous l'a appris,
doucement, car elles dorment peut-être,
Sieste du dimanche oblige;
Respect.
Entrer seulement quand nous y avons été invités,
se chausser des patins,
s'asseoir sur une des chaises en velours moelleux,
Toujours la même, toujours à la même place;
C'est plus simple et ça évite les disputes,
Elles n'aiment pas les cris,
Ne sont pas habituées aux enfants.
Une bonne odeur de thé nous parvient,
Mais ce n'est que pour les grandes personnes.
Regarder alors la grande soeur qui partage,
Il lui faudrait presque une règle,
La grenadine.
Au beau milieu de la table, une corbeille,
de madeleines, Joëlle ne les aime pas,
"Elle ne sait ce qu'elle perd" a dit Madeleine.
Elle est Tante Madeleine, la soeur de Papa,
prononcer Tannmat'leine.
Elles vivent ensemble, Mémée Marie et elle,
C'est elle - je n'ai jamais su -
Qui paie le loyer de l'appartement ?
Elles vivent ensemble, la mère, la fille,
Relation fusionnelle.
Un long mur, tapisserie aux grandes fleurs
Un peu couleurs cimetière.
En plein milieu, pour mieux l'adorer,
le Christ, sur un grand tableau sinistre;
Il a la poitrine percée, en sort un coeur sanguinolent,
"Coeur sacré de Notre Seigneur".
Tante Madeleine nous a dit que c'est écrit en breton,
Mais "je ne me souviens pas des paroles",
Ai-je déclaré un jour, et ils ont tous ri.
De chaque côté du Jésus,
Le grand-père que je n'ai jamais connu, Mathieu.
En militaire de 14/18.
Mort en 1934 "des suites de gazage",
On m'a expliqué tout ça plus tard.
De l'autre côté, Auguste,
le frère de Mémée,
En militaire de 14/18,
Mort au combat deux semaines avant l'Armistice.
Mémée ne s'en est pas encore remise
Et sa vie est auprès d'eux et d'elle, Madeleine,
Et elles prient, souvent, profondément,
Et elles vivent, pieusement.
Mémée m'a offert un Missel, qui appartenait à son oncle
Vivant au temps de Napoléon III, et portant mon prénom.
Le dimanche, c'est fête, toujours.
C'est sacré, la famille, c'est un don de Dieu, disent-elles.
La grenadine et la madeleine, les cadeaux hebdomadaires.
Et puis le Gramophone, oui un vrai,
On a le droit d'y toucher, d'en remonter le mécanisme,
C'est encore mieux quand un disque est en mouvement
pendant qu'on tourne la manivelle.
Des 78 tours, de l'opéra, et puis des chanteurs du temps.
La "voix de son Maître" est venue plus tard, moderne,
Avec deux haut-parleurs, et un changeur de 45 tours,
Pensez-donc !
Tante Madeleine est à l'aise,
"Agent d'assiette des Impôts", ça classe, même si
(surtout) quand on ne sait pas ce que c'est ...
Elle se fait, elle nous fait des cadeaux :
Chaque dimanche, c'est musique classique.
Tous les grands, elle les possède, et se fait
Une joie immense de "nous les apprendre".
Avec des commentaires, mais toujours après la musique,
Jamais pendant, ça tue le plaisir.
"Deutsche Grammophon", ce nom me berce et m'emporte.
Elle s'est offert, pour être dans le vent,
Quelques 45 tours, choisi un peu au hasard :
John William, Richard Antony, Gilbert Bécaud,
"Qu'elle est dure à porter, l'absence de l'ami ..."
Silence complet, apprécier, ou supporter pour ceux qui n'aiment pas;
En tous cas ne pas se lever :
Le moindre mouvement fait pleurer les lames du parquet
Et le bras, avec son diamant, pourrait rayer le disque !
La séance musicale pouvait durer tout l'après-midi,
jusqu'à ce que la télévision la remplace peu à peu ...
Puis Tante Madeleine s'en allée, tchip tchip
le chuintement des chaussons
Le thé, la madeleine, la grenadine.
Mes frères et soeurs en ont aussi gardé
Les odeurs, les sensations, les délices,
Le bonheur.

Où lire Loïc

Saraline - Ma chère Madeleine

Ma chère Madeleine,
Je t’ai cherchée toute la semaine.
D’abord chez le grand Jacques
Qui t’apportais des lilas,
Je n’ai rien vu, ni fleurs, ni Madeleine…
Ensuite à la fontaine :
Il n’y avait plus que ton seau,
Enfin du côté de chez Swan,
J’ai juste trouvé quelques miettes,
Un peu rassises, d’ailleurs.
Et me voilà, en fin de semaine
Un peu désappointée, sans même la possibilité
De revenir en deuxième semaine.

samedi 25 mars 2017

Jean Pinson Ma chère Madeleine

Chez le dentiste

Mon père, qui est vétérinaire, dit que j’ai trois paupières, comme les lézards. Le matin, je les ouvre une à une, d’abord celle qui clignote comme le gyrophare du camion des éboueurs, puis je m’arrête un instant et reste coi, attentif au roulis des poubelles dans la rue, qui me sert de réveil. Dans un éclair fugace de paresse, je presse mes deux paupières encore fermées, la tête comme une serre à papillons. Le jour grisâtre passe un torchon par les fentes des volets de la fenêtre laissée ouverte et les chasse : ils s’envolent, aspirés par les fleurs de la jardinière posée sur l’appui. Je me levai.

Ah zut ! Cela fait trois semaines que, chaque matin, j’essaie de repérer la position de mon corps au réveil, en particulier les bras, qui me causent beaucoup de souci le soir, afin que, sans perdre de temps (c’est l’année du bac), je m’y installe dès que j’ai décidé de dormir. Mais chaque jour, je me lève avant d’avoir regardé, bien que pour y penser, j’aie mis un post-it sur le pied de la lampe. Installée dans le rond de l’abat-jour à la table de la cuisine, ma mère buvait du thé, un livre à la main. Comme quand, petit garçon, je jouais à l’explorateur, je trouvai, dans l’ébouriffement de ses cheveux, un sentier qui me mena à une clairière, quelque part sur sa joue.

- Tu as rendez-vous chez le dentiste après les cours, tu te rappelles ?
J’aurais pu oublier ? D’abord, mon dentiste est une femme, maman, j’te rappelle. Elle paraît si jeune que, si elle n’était pas dentiste, je ne serais pas surpris qu’elle soit en hypokhâgne, la classe de l’autre côté du couloir par rapport aux terminales, la benjamine peut-être. Ses yeux noirs, son masque vert pastel, l’odeur de chlorophylle qui émane de toute sa personne, la troisième phalange de son auriculaire, comme un radis rose, qui appuie sur la commissure de mes lèvres, sa manière de chercher des baisers tapis dans les recoins les plus reculés de ma bouche avec son miroir dentaire en rhodium. Mais je n’allais pas avouer que je souffre les aphtes de l’amour, qui me mettent à la torture comme des noix trop fraîches. Plutôt réfléchir, en avalant mes céréales, à la façon de lui faire comprendre, une fois que je serai installé avec un bavoir dans son fauteuil lascif, qu’elle pouvait m’embrasser si elle voulait.

À la bourre comme d’hab, à la recherche du temps perdu, je courus à la gare en y pensant encore. La difficulté était, bien sûr, de trouver le début de la phrase : jetuellenousvouselles ? Depuis que je m’intéresse aux filles, je me heurte à ce problème, qui me turlupina comme un abcès tout au long de la journée. À cinq heures moins le quart, je sonnai le cœur battant à la porte du pavillon en meulière où le cabinet est installé, relisant son prénom gravé en lettres adorées sur la plaque dentaire rivée au mur. Elle alluma la lampe scialytique, côtelée comme une madeleine. Je me lançai :

- Jetuellenous…
Mais je me tus (ellenousvouselles), car elle fourrageait déjà à la précelle. Il me semblait pourtant avoir réglé différemment le déroulement de la séance pendant le cours de physique.
- Mais c’est un garde-manger d’écureuils, chez vous ! Des souvenirs de pralinés, des éclats de noisettes, des miettes de madeleine, qu’est-ce que c’est que ces réminiscences ! Je n’ai jamais vu ça. On va faire un détartrage.

Quel quart d’heure je passai ! À la fin, elle m’avait dit que, sinon, tout allait bien, que je pouvais ne revenir que dans un an, et elle m’avait fait cadeau d’un échantillon de brosses interdentaires, que je serrai dans mon poing, à nouveau seul dans la rue désemparée. Un an ! Je m’étais montré si maladroit que j’en avais la rage de dents. J’avais dans la bouche un goût triste de larmes, qui soudain me fit tressaillir, car il me revint à la mémoire ces jours gris de mon enfance, quand je pleurais comme une madeleine.

vendredi 24 mars 2017

AOC - Ma chère Madeleine

Le vent des globes

90 jours, il m’en avait fallu quatre vingt dix pour le boucler.

Je ne faisais pas partie des meilleurs mais pas non plus des moins bons. Dans cette histoire-là nous étions à peu près tous à égalité : de simples Hommes prêts à tout donner, acharnés à y arriver malgré les déferlantes, les tempêtes, les jours sans, les pannes, les accidents et les peurs. 90 et bien d’autres encore avant le largage de la dernière aussière que fut sa main ou plutôt son regard. C’est lui qui m’avait laissé partir en dernier. C’est elle qui m’avait accompagné tout au long du voyage. Son souvenir, quelquefois ses mots lors des vacations téléphoniques. Toujours encourageante, rassurante, jamais une inquiétude dans la voix même aux pires endroits de la planète océanique.

Mais c’était fini et je la serrais enfin dans mes bras. Il ne m’a pas fallu longtemps pour sentir que quelque chose avait changé. Oh peut-être pas grand-chose, mais tellement indéfinissable… De l’ordre d’une intensité différente, plus ardente, légèrement inquiétante…

Je passe sur les obligations d’une arrivée qui prennent un temps infini et une énergie folle, parce que je ne m’en souviens plus vraiment mais surtout parce que j’étais plus préoccupé qu’autre chose. Ça m’a semblé plus long et plus lourd que l’incroyable aventure que j’avais vécue.

Le retour à la véritable intimité rajouta un poids au trouble que j’avais ressenti. Elle ne se laissa pas enlacer, suggérant que je devais modérer mes ardeurs, mais qu’elle me proposait plutôt un petit massage en guise de cadeau de bienvenue avec un petit air taquin qui fit fuir toute inquiétude parce que je le connaissais bien celui-là. Elle avait raison, pendant l’heure qui suivit je me sentis renaître à la terre. Peu à peu, mes bras, mes épaules, mon dos se sont détendus, ont évacué toutes les tensions nées du grand large ; mes jambes ont repris contact avec une promesse de stabilité ; mon ventre s’est reconnecté avec la douceur, la tendresse, la puissance de ma vie. Lorsque ses mains se sont arrêtées sans encore rompre leur contact soyeux avec ma peau, j’ai apprécié encore un peu ce calme, cette sérénité, cet univers de plénitude puis j’ai ouvert un œil.

J’ai entendu : Veux-tu un thé ?
J’avais envie d’elle. J’ai dit Oui.
Elle m’a apporté le plaid géant et moelleux des soirées d’hiver, elle a animé la cheminée et apporté le thé accompagné de ces petits gâteaux que j’aime tout simplement parce qu’ils portent le même nom qu’elle.
Se hâter lentement me semblait être la leçon que je devais potasser en ce premier après-midi de retrouvailles ! Mais je n’avais pas dit mon dernier mot.
- - Pas sans toi, mais sans ce magnifique peignoir qui est le mien, que tu portes à merveille mais qui va te faire mourir de chaud là-dessous !

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle l’envoya aux oubliettes et se précipita sous le plaid. J’ai tout juste eu le temps d’apercevoir une jolie nuisette blanche.

Ma main trouva sa hanche et suivit la courbe de ses reins. Dans ses yeux brillait un éclat ravageur. Je sentais bien que je n’étais pas encore au bout de mes surprises, il me semblait bien sentir une légère différence, mais quand je n’ai pas reconnu ses seins, tous les vents de la planète se sont déchaînés dans ma tête.
Doucement, j’ai écarté le plaid. Sur la peau de ses épaules voyageait un frisson jusqu’à envelopper ses seins majestueux et son ventre rebondi de tendresse.

Quatre mois de silence, de secret au chaud de l’amour, « pour que tu ne penses qu’à bien nous revenir » Je ne sais pas si elle a vu toutes les étoiles, les galaxies, les nébuleuses et les comètes de l’univers dans mes yeux, mais elles y étaient. Toutes.

jeudi 23 mars 2017

Marité - Ma chère Madeleine

La maîtresse d'école.

Chère Madeleine,

Je me permets, aujourd'hui de vous nommer par votre prénom. Parce que je sais que vous ne lirez jamais cette lettre. D'ailleurs, cela me paraît curieux de vous appeler Madeleine. Pour moi, comme pour tous les élèves à qui vous avez enseigné dans notre bourg de campagne, vous étiez La Dame.

Je ne savais pas que vous vous appeliez Madeleine. C'est en prenant la pile de cahiers sur votre bureau pour les distribuer que je l'ai découvert par hasard. Et cela m'a d'abord fait un choc. A l'âge de 5 ou 6 ans, on ne se pose pas de question. Est-ce que ceux que l'on admire, qui représentent le savoir ne se différencient pas du reste des gens ? Et bien non. La Dame portait un prénom comme tout le monde. La Dame se prénommait Madeleine. Il me semblait alors que j'avais commis une faute, une incongruité en découvrant cela.

Un lien particulier m'attache à vous. Je connaissais les rudiments de l'écriture et de la lecture grâce à mon père quand je suis arrivée dans votre classe. Mais vous, vous m'avez ouvert les yeux sur le monde. Un autre monde que celui dans lequel je vivais jusque là, même si ce dernier était riche de découvertes journalières sur la nature, surtout, que j'aimais passionnément.

Vous assuriez toutes les sections avec une bonne quinzaine d'élèves en tout. Mais le silence régnait dans la salle de classe. Nous étions quatre, cette année 1955, au cours préparatoire. Vous vous occupiez particulièrement d'un camarade de CP - devenu depuis romancier connu - qui avait de grosses difficultés dues à des absences répétées pour cause de maladie. Et aussi à ses états d'éternel rêveur, ayant autre chose en tête que les leçons et le travail scolaire.

Pour vous soulager un peu, vous demandiez aux grands du certif de prendre en charge les trois autres dont j'étais. Je partageais avec André le banc d'un bureau double et je ne cessais de le harceler avec mes questions. Agacé, il finit par me dire : "tu m'embêtes avec tes opérations. Tu n'as qu'à demander à La Dame ou lui dire merde." Me croyant bêtement autorisée, j'ai répété tout haut le gros mot en m'adressant à vous. La phrase de morale inscrite chaque matin au tableau noir ayant trait ce jour-là au respect et à la politesse avait trouvé matière à développement. Je m'en souviens...Et vous aussi sans doute.

Fin septembre, les années suivantes, il m'était bien sûr, assez difficile de cesser mes vagabondages dans les prés et les bois quand sonnait la fin des vacances. Mais j'avais une telle soif d'apprendre que je me faisais une joie de vous retrouver contrairement à mes frères qui traînaient la jambe pour rejoindre l'école.

Et puis, nous n'étions pas toujours enfermés. Quelle chance les leçons de choses dans la nature ! Nous qui y vivions comme des petits sauvages ne savions pas mettre un nom sur les insectes, les plantes. Sans vous lasser vous expliquiez que les fleurs n'étaient pas seulement là pour faire joli, qu'elles avaient leur utilité et qu'elles nourrissaient les abeilles. Vous montriez, à notre grand étonnement que les champignons ne poussaient pas seulement dans les fougères mais aussi sur les arbres. Chaque sortie en plein air était un émerveillement et une source d'apprentissage pour chacun d'entre nous.

Chère Madeleine, je vous dois surtout l'un des plus grands bonheurs de ma vie : l'amour des livres.

Je vous serais éternellement reconnaissante de m'avoir inculqué cette passion qui ne s'est jamais démentie et qui m'a apporté tant de joie. Vous m'avez ouvert en grand les portes de la bibliothèque qui se trouvait au fond de la classe. Et j'y ai découvert des trésors. J'étais tellement attirée par les livres et je vous demandais avec une telle ferveur de rester en classe pendant les récréations ou après 16 heures 30 pour puiser dans ces richesses que vous m'y autorisiez quelquefois, attendrie et amusée. 

Madeleine, chère Madeleine, pardonnez ce rapprochement quelque peu osé mais ma madeleine de Proust à moi, ce n'est pas l'odeur délicate et parfumée du petit gâteau en forme de coquille de Marcel mais celle, puissante et subtile des livres.

Le goût de la lecture n'exacerbe pas mes papilles comme l'exquise pâtisserie de Proust mais il nourrit mon esprit et c'est bien une gourmandise.

Madeleine, ma chère maîtresse, où que vous soyez, sachez que je ne peux évoquer mon enfance lointaine sans que vous y soyez intimement associée. Merci.

Bricabrac - Ma chère Madeleine

Les origines de l’amour

Quand j’eus fini de réparer la machine pneumatique, dont la nébuleuse était tombée en panne, je passai acheter des fleurs sur le chemin du retour, et me rendis à la boutique qui se trouve dans la venelle sombre donnant sur la voie lactée. Beaucoup continuent à l’appeler La Queue du Lion, mais depuis que l’enseigne a changé de propriétaire, c’est La Chevelure de Bérénice. La devanture était illuminée. Je fis composer un bouquet de dénébola éclatantes, mêlées à ces géantes bleues importées de la croix du sud qu’on appelle mimosa, et le fis envelopper dans du papier cristal.

En sortant du magasin, je croisai le bouvier, qui menait paître ses sept bœufs dans les prairies étincelantes de la couronne boréale. Vers l’horizon ouest, sous le radiant du ciel obscurci, un éclair zébra un instant la girafe, tandis que le cocher, chantant a capella pour se donner du courage, fouettait les chevaux de son quadrige, fuyant l’orage qui menaçait. Je ne pus échapper tout à fait à l’averse, et lorsque je poussai la porte du sas et m’ébrouai, frappant mes bottes l’une contre l’autre, une myriade de perséides dessina en l’air la roue du paon qui se pavane dans l’hémisphère sud.

À cette heure matutinale, Vanessa arrosait nos salades. Elle sourit à mon bouquet. « J’ai pensé que, même si ce n’est pas explicitement prévu dans le protocole expérimental, ces fleurs allaient nous aider. » Vanessa acquiesça et les posa sur la table de nuit, qui dérivait nonchalamment dans la station. « La Terre a appelé, dit-elle. Nous approchons de la zone d’ombre. Il faut enclencher le compte à rebours. » À ces mots, j’accélérai mon cœur d’1 kilomètre par seconde. Elle en fit autant. J’aimerais, sans jargon, par un effort de vulgarisation qui me fasse comprendre des écoliers qui suivent notre aventure en direct, trouver des mots simples pour expliquer le programme de travail du jour. Il s’agissait de vérifier la possibilité, pour des cosmonautes entraînés, de reproduire en impesanteur les gestes de l’amour, afin de pouvoir envisager dans le futur des voyages dans l’espace en amoureux, voire, à plus longue échéance, qu’on y fondât des familles.

Vanessa est russe. Jamais je n’aurais pensé que la langue russe fût si douce et voluptueuse. Hélas, le programme était si chargé que notre baiser ne dura que le temps de survoler le Venezuela. Nous nous dévêtîmes à la hâte au-dessus du Brésil. Respectant à la lettre les instructions, nous nous livrâmes à des travaux préliminaires, qui nous occupèrent jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Quand nous arrivâmes à sa verticale, nous étions tout près du triangle austral, dont la magnitude blonde m’éblouit. Il serait fastidieux de relater ici tous les détails techniques de l’expérience, qui dura 45 minutes comme il était prévu, et dont le succès fut salué au sol par les hourras des ingénieurs, qui l’avaient suivie sur leurs écrans. D’ailleurs, nous avons tout consigné dans un rapport accessible à tous.

La nuit s’acheva, et Apodis, l’oiseau de paradis, commença de chanter comme nous émergions de la zone d’ombre. Au hasard essoufflé de l’amour, nous flottions tête-bêche, comme les poissons du zodiaque sous l’œil bienveillant de Pégase. Nous ouvrîmes les rideaux des hublots pour admirer le jour naissant. Nous survolions Paris. La Seine s’écaillait comme un serpent gris et la pluie ruisselait des gouttières, les moineaux sautillaient dans les flaques. Je désignai à Vanessa les rues et les monuments remarquables, qu’elle reconnaissait grâce aux tableaux de l’Ermitage. « Oh, cette chère Madeleine de Pissarro », s’écria-t-elle. À moins que ce ne fût de Caillebotte. Sur sa prière insistante, nous fîmes halte et descendîmes boire un verre à une terrasse abritée, riant des passants qui couraient après leurs parapluies tordus par le vent. Elle acheta un sachet de madeleines dans une pâtisserie de la place en souvenir, et sitôt que nous eûmes regagné notre vaisseau, nous repartîmes pour le tour de la terre. Depuis ce jour, l’impesanteur nous pèse moins.

mercredi 22 mars 2017

Célestine - Ma chère Madeleine

Mât de laine

Bien sûr, j'ai des moments ouate, où la vie me comble de rester simplement assise à contempler le monde...molle et alanguie comme une baleine échouée, dans un cocon de confort.
Mais j'ai aussi des moments watt, où l'envie est là, électrique, au ventre, aux tripes. Puissante. L'envie d'avoir envie, dis, Johnny, est-ce l'envie d'être en vie ?
La vie m'attire, piège mortel. Délicieux. Fascinant. Curieuse, insatiable, insatisfaite.

Une faim qui ne se résout pas à l'immobile, au prévisible, à l'infernale routine des jours tous pareils, sans avoir l'impression de glisser le long de parois vides jusqu'à la mort par asphyxie...

J’ai essayé de me fixer tant soit peu, de me choisir un port d’attache. Avec l'idée de me sentir d’ici plutôt que de là. De m’accrocher, coquillage languide à un rocher. Mais l’appel du large est si fort, le vent des alizés tellement empreint de l’odeur douce et âpre du voyage, la mer si rugissante et si pressante au cœur, que je me suis souvent laissé embarquer vers d’autres rivages, comme on donne un coup de pied salvateur pour se dégager d'une emprise. Celle du temps grisâtre, sans doute, qui grignote nos secondes. Celle de l'habitude qui emprisonne nos raisons dans un étui.

Un temps où il est temps d’entrevoir des lieux nouveaux, d’autres vertigineux paysages, d’autres façons de traverser. Voir ! Voir des couleurs, des lumières inédites ! Ecouter, entendre d'autres voix, d'autres accents, d'autres musiques... Il y a toujours un mur à franchir. Une porte à ouvrir. Un horizon à bercer, avec un virage qui cache un mystère au loin, là-bas. Quel mystère ? Une herbe verte, un air pur...Une ville dans laquelle se perdre. Connaître, découvrir, rencontrer, apprendre, savoir... Ma madeleine de Proust, celle qui me booste, c'est mon mât de laine au rafiot de coton, c'est la mer tricotée du fil de la passion.

Je ne traverserai toujours la vie que comme une éternelle touriste, le cœur et l'âme en bandoulière.

lundi 20 mars 2017

Arpenteur d'Etoiles - Ma chère Madeleine

Madeleine et Rodolphe

- La nuit n’est jamais complète.
- Ah, vraiment. Croyez-vous ? Mademoiselle Madeleine de Landery avait dit cela avec le sourire qu’elle aimait à prodiguer pour signifier qu’elle était surprise par la subtilité d’une remarque, qu’elle voulait que l’on pense qu’elle se trouvât intelligente et, par là même, flatter celui ou celle qui l’avait émise, mais en signifiant qu’elle n’était pas tout à fait dupe d’elle-même et que son étonnement admiratif était volontairement un peu appuyé. Elle accompagnait alors ce sourire d’un regard amusé et d’un léger froncement du nez qui rajoutait à son charme un côté presque enfantin, qui ne pouvait qu’attirer la bienveillance de celles et ceux qui se trouvaient dans sa proximité immédiate.
- Une nuit est une nuit monsieur de Villeneuve-Vallas. Elle commence avec l’obscurité naissante et s’achève aux premières lueurs, dans son accomplissement définitif. Que diable lui voulez-vous de plus ?
- Le diable a bien peu de chose à voir, chère mademoiselle. La nuit comme le jour sont éternels en cela qu’ils ne commencent ni ne finissent. La rotation de la terre sur elle-même et sa course autour du soleil font qu’il fait à la fois toujours nuit et, simultanément, toujours jour quelque part. C’est pourquoi il me paraît comme une évidence, que la nuit ni le jour ne sont jamais ni complets, ni finis.

Le prince de Villeneuve-Vallas portait en lui, et en permanence, l’histoire de sa famille dont les généalogistes s’accordaient à établir la genèse dès les premières heures de l’ère chrétienne. Descendant en ligne directe d’un noble romain établi en Gaule après les victoires des troupes de César et, chuchotaient encore les méchantes langues, d’une femme légère arrivée dans les impedimenta de leur arrière-garde, il avait épousé sa jolie cousine Armande de Plany-Brincourt et la conjonction de leurs deux fortunes, bien que celle de la jeune marquise ne fût tout à fait sur un pied d’égalité avec la sienne, faisait du prince l’homme le plus riche et, partant, le plus courtisé du pays. Reconnu pour sa brillante intelligence et son immense culture, jusque dans des domaines aussi peu usités que la physique ou la mathématique, il ne cessait d’être invité dans les soirées où se pressaient une aristocratie désoeuvrée, à peine troublée par les bruits de bottes sporadiques entendus à la frontière de la lointaine Russie dont on murmurait que le Tsar aurait tôt ou tard, mais à coup sur, raison.

Appuyé négligemment sur le piano où la toute jeune mademoiselle de Martimpré, en qui tous voyaient une future concertiste de renom international, s’apprêtait à jouer un nocturne de Chopin, lui-même s’étant offert pour tourner les pages, le prince avait distillé son explication d’une voix grave et mélodieuse, sans afféterie, mais avec l’orgueilleuse humilité que l’on inculque dès la plus tendre enfance à ceux de son rang. Son élégance raffinée mais non ostentatoire et le bleu marin de son regard lui avait assuré d’innombrables conquêtes féminines et son récent hymen n’avait en rien calmé ses ardeurs. Armande avait très vite compris qu’il lui fallait trouver consolation dans les quelques heures hebdomadaires qu’il lui consacrait, dans la poursuite des bonnes œuvres auxquelles sa mère l’avait initiée et, comme on le murmurait du côté de Notre Dame de Grâce où le couple avait un domaine très prisé par la bonne société normande, dans des amours saphiques avec Miss Pimbercoat la gouvernante anglaise au teint de rose.

Le prince fit un signe discret et un autre vint prendre sa place auprès du demi-queue. Les premières notes de Chopin résonnèrent dans le grand salon et les invités furent bientôt pris par le charme évident et le doigté exceptionnel de la pianiste. Le prince s’approcha de mademoiselle de Landery qui ne l’avait pas quitté des yeux depuis son discours. Il tenait deux coupes du meilleur champagne et lui souffla à l’oreille :
- Nous pourrions prolonger notre conversation ailleurs, chère Madeleine.
Elle considéra la taille bien faite et les mains soignées de Rodolphe, fronça à nouveau le nez et dessina sur ses lèvres un sourire, où l’enfantin avait fait place à une certaine forme de provocation ironique.
- Il paraît que l’étage regorge de tableaux de l’école de Barbizon.
- Comment donc savez vous cela ? Vous disiez encore tout à l’heure que vous n’étiez jamais venu dans cette demeure, "la plus provinciale qu’il soit".
- Norpois me l’a confié pas plus tard qu’hier : "ah, vous allez chez les Gardy ? Ils ont une superbe collection de ces jeunes artistes, comment dire … naturalistes !"

Il avait dit "Norpois", et non monsieur de Norpois, ou le marquis de Norpois ou même monsieur l’Ambassadeur Norpois ainsi que l’eussent dit des personnes moins introduites dans la haute société. Ce "Norpois", bref et amical avait pour intention non pas de montrer sa qualité car il savait l’inutilité que tous ici le connaissaient, mais il voulait ainsi que Madeleine de Landery se sentît hissée à son rang, pensant qu’elle même pourrait dire aussi "Norpois" comme une évidence, qu’elle en fut flattée et qu’elle l’admirât encore d’avantage.

Ils avaient doucement gagné le fond du grand salon où jouait mademoiselle de Martimpré sous le regard rempli de larmes d’émotion et de fierté de madame sa mère. Arrivés ainsi au pied de l’escalier de marbre, ils montèrent prestement. L’assemblée était tant absorbée par le romantisme de l’auteur et la finesse du jeu de l’interprète que personne ne remarqua leur esquive.

Lorsque le Prince poussa la porte d’une des chambres de l’aile ouest, Madeleine s’arrêta un instant : écoutez Rodolphe, ce n’est plus Chopin.
- Non, c’est Vinteuil, un compositeur qui monte. Et cette expression "qui monte" avait dans la bouche du prince quelque chose de populaire et de surprenant qui fit frissonner Madeleine de Landery, comme une fille du peuple eût, dit-on, pu frissonner d’excitation à la vue du couteau qu’exhiberait devant elle un mauvais garçon à visage d’ange.
- Venez maintenant, Rodolphe, n’attendons plus.
- Soyons discrets, ce sera encore plus divertissant.
- Rassurez-vous je ne suis pas La Berma et peu adepte du contre-ut, cher Prince.
- Ne me sous estimez pas, mademoiselle, mais nous ne devons en aucun cas prendre le risque de réveiller le petit Marcel.

Laura Vanel-Coytte - Ma chère Madeleine

Ce soir, j’attends Madeleine [1]
Que j’ai vue au Palais des Beaux Arts de Lille dans sa « tentation » de Sainte 
Par Jordaens ; Jordaens [2] que Nerval cite parmi les peintres qui l’intéresse,
La « bionda e grassota », thème en commun avec son ami Gautier ; Marie-Madeleine
Ancienne courtisane qui se réfugie dans une grotte, que l’on vient tenter : vanité et luxure

Elle est tellement jolie
Elle est tellement tout ça
Elle est toute ma vie
Madeleine que j'attends là [3]

Vanité, vanité, tout n’est que vanité ; le crâne symbole des Vanités pour Madeleine
Ce soir, j’attends Madeleine
Madeleine avec son vase de parfum, son attribut, que Witz représente avec Ste Catherine [4]
Une pénitente avec une martyre sur un panneau qui marque l’histoire du paysage
Ste Madeleine est aussi symbole d’amour : elle, le Christ et l’Eglise
Aller voir le musée Georges de la Tour à Vic-sur-Seille

Elle est tellement jolie
Elle est tellement tout ça
Elle est toute ma vie
Madeleine que j'attends là [5]

Revoir la « Madeleine à la veilleuse » : se perdre dans sa lumière ténébreuse à la Caravage
Ce soir, j’attends Madeleine
Que René Char évoque « qui veillait » lors d’une rencontre dans le métro, fulgurance
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[1] "Madeleine" par Jacques Brel https://www.lacoccinelle.net/950418.html#GPPa2ghVRjbcuqvh.99
[2] Vers 1620
[3] Id.
[4] Vers 1440
[5] Id.

Jacou - Ma chère Madeleine

Ma chère Madeleine,
Le printemps est en veine,
Et nous souffle sa chaude haleine.
N'as tu point quitté tes bas de laine?
Ton bonnet, tes mitaines,
Quitte le coin du feu, et tes lectures proustiennes.
Ne sens-tu pas sur ta peau porcelaine,
Des rayons ensoleillés, la caresse sereine.
Laisse donc, sans que rien ne te freine,
Tes oripeaux , en quarantaine.
Révèle-nous ce corps de reine,
Ne crains plus ce capitaine,
Qui osa t'appeler vilaine.
Pour moi, tu seras toujours la Belle Hellène,
Dans mon refrain, ma cantilène,
Sur des airs madrilènes,
Nous irons par les monts et les plaines,
Cueillir la marjolaine,
Nous roulant dans la verveine,
Amants, à la claire fontaine,
Je ferai de toi ma châtelaine.
Mais je te vois incertaine,
Crois-moi, ces mots, ne sont pas paroles vaines,
Encore moins des fredaines.
Faut-il qu'à tes pieds, encore enveloppés de futaine,
Je m'incline, et dépose, ma sirène,
Des baisers sur cette scène,
Et qu'à moi confiante, ils t'amènent.

Andiamo - Ma chère Madeleine

Le parfum des saisons.

Ma banlieue, celle du Nord-Est de Paris, avait une couleur : le gris, "gris souris effrayée", une jolie teinte, genre "ciments Lambert".

Les baraques n'étaient pas peintes, il n'y avait pas assez de sous pour ça ! Alors elles étaient toutes un peu tristounettes, parfois l'une d'elles se distinguait, faite de briques (et de broc diront les mauvaises langues), il y en avait même en bois, recouvertes d'un genre de linoléum goudronné, tout noir, tenu par des liteaux de bois, du plus bel effet, mais si monseigneur !

La rue, même pas goudronnée, de la caillasse, des trous commacks, une dinde aurait pu y faire son nid, c'est dire.

On s'en foutait vu que personne n'avait de voiture. Les seules qui osaient s'aventurer dans cette rue défoncée étaient celles qui livraient l'épicier du quartier : le laitier, le livreur de pains de glace que l'on suivait l'été pour récupérer les éclats de glace, qui jaillissaient lorsqu' en quelques coups de poinçon, le livreur coupait un pain en deux. On récupérait ces petits éclats d'eau gelée, puis on les suçait tout contents, un sorbet ! Il n'y avait pas de réfrigérateurs chez nous, ni ailleurs du reste !

Et puis, rarement heureusement, le corbillard, ce sont les dernières voitures à chevaux que j'aie connu.

Avec l'été revenaient les odeurs. Pas de tout-à-l'égout, des fosses septiques pour les mieux nantis, les autres, fosses d'aisance, et quand Richier (le vidangeur) se ramenait pour vider les cuves, j'vous décris pas la fragrance ! Ça fouettait vilain dans la strass !

Alors on se mettait à côté du camion, et tous en choeur, rythmé par le bruit de la pompe, on entonnait le : "pompons la merde, pompons la gaiement, etc." Bien sûr, les vieux à la fenêtre nous engueulaient en nous traitant de "p'tits cons !"

Les plus économes avaient la sacrée sainte "tinette", vidée consciencieusement dans le jardin, ça en faisaient des beaux légumes, pas d' OGM à la con, que d'la nature, bien grasse, fallait pas être délicat, quand t'avais vu le vieux d'à côté déverser sa merde dans les plates-bandes et qu'après il te proposait un chou bien gras ou des tomates bien juteuses, en guise d'amitié, et bien on était tout content, merci voisin ! Et puis "à ch'val donné, on ne regarde pas la bride !"

Pour les eaux usées, on avait un "tout-au-caniveau", les eaux de pluie, les eaux de vaisselle, les eaux de la toilette.

L'hiver, quand il gelait, c'était chouette, des superbes glissades dans les rigoles, les casse-gueules aussi quand les galoches accrochaient un caillou.

Ah oui, les galoches, en bois les semelles, mon père y clouait des semelles de caoutchouc, il achetait sur le marché des plaques d'un caoutchouc très noir, avec écrit dessus dans des petits ovales "Wood-Milne". Z'avez connu vous ?

D'autres copains portaient, sous leurs semelles, des rangées de clous à têtes hémisphériques, plantés à touche-touche, ça faisait un foin quand ils marchaient ! Et quand, prenant son élan, un de ces "ferrés" s'élançait sur une dalle de ciment et se laissait glisser, ça faisait des étincelles sous ses galoches !

Ah putain, la classe, Spiderman et Batman pouvaient aller se faire coller, le plus fortiche c'était not' pote ! Des pompes lance-flammes, même les Ricains y z'avaient pas !

Le printemps arrivait, le linge à sécher était moins raide sur les cordes tendues dans les petits jardins, il ne gelait plus, on observait si la voisine faisait sécher "ses serviettes du mois", dès fois qu'elle soit encore enceinte !

Les pêchers, cerisiers et autres abricotiers en fleurs commençaient à répandre un doux parfum, les hannetons revenaient en masse, des escadrilles ! J'avais un copain qui disait des espadrilles, ça nous faisait marrer !

Il n'y en a plus des hannetons, décanillés, ratatinés, merci DDT ! Des hirondelles aussi, il y en avait partout, leurs cris aigus perçaient le silence des soirs d'été (c'est beau comme du Delly !).

La chaleur venant, flottait dans l'air le parfum enchanteur de l'eau croupissant dans les caniveaux. En un mot, ça renaudait méchant, ça schmoutait grave dans le coin, j'avais un copain un peu poète qui disait : "je sens venir l'été", il n'y avait pas besoin d'être nez chez Chanel, pour apprécier les relents de la flotte stagnant dans les caniveaux.

Dormir la fenêtre ouverte relevait des coulisses de l'exploit, Paris-Berlin sans pisser, pour éprouver la satisfaction de s'épancher sur ce putain de mur avant qu'il tombe, de la gnognotte, de la roupette de chansonnier comme dirait Alexandre-Benoît.

Et ces endoffées de larves de moustiques qui grouillaient là-dedans, t'en serais pas venu à bout avec ton Baygon à la con ! Vaccinées, immunisées, mithridatisées qu'elles étaient les fumelardes. Vivre dans une daube pareille, c'est pas ta p'tite bombe à la con qui les auraient inquiétées ! Revigorées, oui, du peps, une chienlit, ces mosquitos-là !

Tu penses, leurs vieux avaient résistés aux bombardements, au napalm, à l'ypérite, à Hiroschima et même au troisième reich, alors ta bombinette...

Tout compte fait, ça ne gênait pas trop, on était habitués, et puis l'hiver était bien loin encore, l'école aussi, les magasins n'étalaient pas les fournitures de la rentrée dès les grandes vacances commencées.

Marchands du Temple, grevures, de quoi démoraliser des générations d'écoliers ! On jouait dans notre chère rue jusqu'à.... très tard, puis on rentrait pour se coucher, la tête encore pleine des conneries de la journée !


Vegas sur sarthe - Ma chère Madeleine



Belle à croquer

 

Ma chère Madeleine êtes belle à croquer
sous vos airs de ne pas y toucher, démoniaque 
moulée comme il se doit en coquille saint Jacques
quel grand maître étoilé vous conçut, quel toqué?

Qui vous a accoutrée de ce sachet fraicheur?
si vous n'étiez pas de si près attifée
je vous conduirais bien à la pause café
vos éclats de noisettes sont si accrocheurs

On vous fit veloutée, pulpeuse à Commercy 
au point qu'un écrivain du côté de chez Swann
fondit en un instant et créa son Oriane

Rattrapons vous et moi enfin le temps perdu
plongez sans hésiter au nectar défendu
ne me condamnez pas aux bouts de pain rassis


Où lire Vegas sur sarthe

Semaine du 20 au 26 mars 2017 - Ma chère Madeleine

D'objets mal lunés en objets mal lunés, nous vous proposons de revenir à votre : 
"Chère madeleine" (thème qui nous est suggéré par Tiniak) :

Pas besoin de s'appeler Proust pour évoquer un goût particulier auquel vous êtes attaché(e)s, à moins qu'il ne s'agisse d'une Madeleine, très personnelle et, donc, majuscule...

Quoi qu'il en soit, en prose ou en vers, votre texte devra nous parvenir avant dimanche 26 mars minuit à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com